A Genève, un chef pour La Pucelle d'Orléans

par
Dmitri Jurowski

Pour nombre d’amateurs d’opéra, La Pucelle d’Orléans, le quatrième ouvrage lyrique achevé par Tchaikovsky en 1879, se résume à l’air de Jeanne d’Arc, « Adieu, forêts » et à la Danse des bouffons et des jongleurs du deuxième acte. Mais un enregistrement de 1969 réalisé au Théâtre Bolchoi de Moscou sous la direction de Gennady Rozhdestvensky avec Irina Arkhipova, admirable dans le rôle-titre, et aussi la transmission de Radio-France du 12 février 1976 avec cette même artiste ont au moins retenu l’attention des discophiles chevronnés.Inspirés par la tragédie de Schiller Die Jungfrau von Orléans, livret et musique ont été élaborés par le compositeur lui-même qui attribue la déchéance et la perte de Jeanne à l’amour qu’elle éprouve pour son ennemi, le chevalier bourguignon Lionel. Au contraire de la Giovanna d’Arco de Verdi qui voit l’héroïne mourir sur le champ de bataille, le dénouement respecte les faits historiques en la faisant périr sur le bûcher, Place du Marché à Rouen. A côté d’influences littéraires émanant de la Jeanne d’Arc d’Auguste Mermet (Opéra de Paris, 1876) et d’un drame de Jules Barbier avec une musique de scène de Charles Gounod, la partition est tributaire du style ‘grand opéra’ hérité du Prophète de Meyerbeer et du ‘melodramma eroico’ de Giuseppe Verdi. Mais depuis la création du 25 février 1881 au Théâtre Marinsky de Saint-Pétersbourg avec Maria Kamienskaya et Eduard Napravnik au pupitre, l’oeuvre ne remporta qu’un succès d’estime qui occasionna quelques représentations à Prague, à Berlin et à Moscou ; et à notre époque, c’est finalement au Bolchoi que, à la fin des années quatre-vingts, sera montée une production scénique qui sera présentée au Met de New York en juillet 1991.
A Genève, en concert au Victoria Hall, le Grand-Théâtre en collaboration avec l’Orchestre de la Suisse Romande présentent, pour quatre soirs, cette Orleanskaya deva. Le premier coup de chapeau est à décerner au jeune chef moscovite Dmitri Jurowski qui empoigne cet ouvrage monumental s’étalant sur plus de trois heures en l’innervant d’un souffle tragique indomptable, tout en sachant mettre en valeur une clarinette mélancolique dans une fluidité de phrasé impressionnante. Et le Chœur du Grand-Théâtre de Genève, magnifiquement préparé par Alan Woodbridge, est tout aussi remarquable tant par l’homogénéité des registres que par l’expression dramatique. Quant à la distribution vocale, elle est plutôt adéquate, à part un Archevêque pitoyable qui vous inciterait presque à changer de religion. Le rôle de Jeanne est écrasant ; et c’est d’Ouzbékistan que provient Ksenia Dudnikova qui a la richesse de timbre d’un mezzo dramatique slave ; mais l’impavidité de son chant, due peut-être au trac, s’estompe dès son récit de l’acte II pour finalement laisser place à une émotion qui vous étreint. Face à elle, la basse Alexei Tikhomirov campe Thibaut, le père de la jeune femme, avec un grain corsé qui dénote son caractère farouche, tandis que Boris Stepanov prête la clarté de ses aigus à Raymond, son premier soupirant. Le baryton Boris Pinkhasovich a les élans d’un grand lyrique pour donner consistance au soudard Lionel qui s’éprend d’elle, quand, dans le même registre, Roman Burdenko révèle, sous les traits du capitaine Dunois, un art de la narration notoire. Au roi Charles VII, le ténor Migran Agadzhanyan prête d’abord une émission engorgée qui finira par se libérer pour livrer de suaves inflexions, tandis que la jeune Mary Feminear, soliste en résidence au Grand-Théâtre, brûle les planches avec une Agnès Sorel radieuse, lumière que porte aussi la Voix d’ange de Lulia Elena Preda, membre du chœur. A l’issue du concert, le public applaudit bruyamment l’ensemble de la production et surtout le chef qui a su défendre cette musique, et quelle musique !
Paul-André Demierre
Genève, Victoria Hall, le 6 avril 2017

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