77ᵉ Festival de Musique de Menton — chronique d'une édition éclectique

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Il n'est guère de plus beau lieu de festival d'été que celui de Menton. Perché au-dessus de la mer, dominé par la façade et le clocher d'une belle église baroque, protégé par le glaive séculaire de la statue de Saint-Michel et recouvert par le ciel étoilé, le Parvis accueille depuis soixante-dix-sept ans de grands artistes classiques du monde entier. Le programme est décidément éclectique — classique, baroque, jazz, jeunes talents — et chacun peut y trouver son bonheur.

Ouverture — Gautier Capuçon, Lionel Bringuier et l'Orchestre Philharmonique de Nice

Pour le concert d'ouverture, le public a répondu présent : les gradins affichent complet. La météo annonçait pourtant de la pluie, laissant planer une incertitude jusqu'aux derniers instants. Mais Saint-Michel semble veiller sur la musique : les nuages se sont montrés cléments et le concert a finalement pu se dérouler sur le Parvis. Parmi les personnalités présentes figurait le prince Albert II de Monaco.

Gautier Capuçon avait fait ses débuts au Festival de Menton en 2000 aux côtés de son frère, le violoniste Renaud Capuçon. Revenu à plusieurs reprises pour des concerts de musique de chambre, il se produit cette fois, pour la première fois à Menton, avec un orchestre symphonique : l'Orchestre Philharmonique de Nice, dirigé par Lionel Bringuier.

Le Concerto pour violoncelle n° 1 de Camille Saint-Saëns ouvre la soirée. D'une durée d'à peine vingt minutes, la partition déborde d'inventions mélodiques où l'élégance classique se mêle à une intensité dramatique maîtrisée. La symbiose entre le violoncelliste, le chef et l'orchestre s'impose comme une évidence. Gautier Capuçon fait preuve d'une virtuosité d'archet remarquable, sans jamais sacrifier la profondeur du discours. Son interprétation conjugue puissance et délicatesse, technique souveraine et expressivité soutenue.

Le public est déçu : seulement vingt minutes de concerto, il attend un bis conséquent. Celui que propose Gautier Capuçon s'inscrit dans son projet Gaïa, dans lequel le violoncelliste fait de son instrument une voix narrative exprimant la beauté, la fragilité et la force de la nature. L'une des forces de Gaïa réside dans la collaboration avec seize compositeurs contemporains. Parmi les œuvres commandées figure Towards the Earth de Bryce Dessner, pièce exigeante pour un public de non-initiés — c'est celle que Gautier Capuçon avait choisi d'interpréter lors de la cérémonie de commémoration des victimes de l'attentat de Nice.

Pour conclure la soirée, Lionel Bringuier dirige la Symphonie n° 4 de Beethoven. Moins célèbre que ses voisines, la partition n'en révèle pas moins une énergie communicative, une poésie et un lyrisme que le chef et les musiciens de l'Orchestre Philharmonique de Nice servent avec intelligence.

Palais de l'Europe, 18 heures — les frères Ispir, l'énergie de la jeunesse

Les concerts de 18 heures du Festival, au Palais de l'Europe, font découvrir chaque année de jeunes talents. Le Duo Ispir réunit Léo au violoncelle et Luka au violon. Les deux frères, lauréats de la Fondation Gautier Capuçon, se produisent à Menton au lendemain du concert de leur mentor.

Si le duo de Mozart peine à convaincre, le troisième mouvement de la Sonate de Ravel et le Duo de Kodály, fortement marqué par le folklore hongrois, conviennent au tempérament inventif et énergique des deux frères. Puis vient la Passacaille de Halvorsen, inspirée de la Suite pour clavecin en sol mineur de Haendel, l'une des pièces emblématiques du répertoire pour violon et violoncelle. Les frères Ispir donnent vie à cette œuvre redoutablement virtuose. La virtuosité est vertigineuse, portée par une énergie qui ne faiblit jamais. Quelques imperfections affleurent, mais elles restent sans conséquence sur l'élan des deux musiciens, dont l'interprétation privilégie la fougue et la spontanéité, quitte à prendre quelques risques.

Cette même spontanéité réapparaît au moment des bis. Les deux frères demandent d'abord au public s'il préfère entendre Bach ou Ravel. Le Prélude de Bach, initialement prévu en ouverture, retrouve finalement sa place, avant que le dernier mouvement de Ravel ne fasse exploser une dernière fois l'énergie du duo.

En 2000, Gautier Capuçon faisait ses débuts au Festival de Menton aux côtés de son frère Renaud. Vingt-six ans plus tard, les frères Ispir écrivent à leur tour une première page à Menton. Souhaitons à Léo et Luka une carrière à la hauteur de celle de leurs illustres aînés.

Gershwin swingue sur le Parvis — The Amazing Keystone Big Band, Neïma Naouri, Pablo Campos

Pour le deuxième concert au Parvis, c'est la magie de Gershwin qui swingue, portée par la voix de Neïma Naouri, celle de Pablo Campos et les dix-sept musiciens de The Amazing Keystone Big Band, dans un programme consacré aux chansons de George Gershwin sur les textes de son frère aîné, Ira.

Fille des chanteurs lyriques Natalie Dessay et Laurent Naouri, Neïma Naouri a su trouver sa propre voie, loin de toute filiation encombrante. Voix superbe, timbre satiné, présence scénique d'une souplesse étonnante. Chez elle, le plus extraordinaire semble le plus naturel. Elle entraîne et charme avec une aisance communicative — électrique, galvanisante, toujours élégante. Pablo Campos possède ce flegme et ce swing qui étaient l'apanage des grands crooners : voix chaude, ample, avec cette nonchalance maîtrisée qui sied à Gershwin.

Créé en 2010, l'Amazing Keystone Big Band fait revivre l'esprit des grandes formations de l'âge d'or du swing, tout en y apportant l'inventivité et l'insolence virtuose du jazz d'aujourd'hui. Dix-sept musiciens, dirigés par le pianiste Fred Nardin, le saxophoniste Jon Boutellier, le tromboniste Bastien Ballaz et le trompettiste David Enhco, qui assurent également les arrangements. David Enhco présente les morceaux avec facilité et clarté, donnant au concert un fil conducteur aussi précis que vivant.

Ici, pas d'instrument vedette. L'idée est d'obtenir un véritable son d'orchestre dans le jazz. Chaque instrument compte, mais les individualités savent s'effacer pour se mettre au service du collectif. Quatre trompettes, quatre trombones, cinq saxophones, auxquels s'ajoute une section rythmique — guitare, piano, batterie, contrebasse. Un ensemble où chacun apporte sa couleur sans jamais rompre l'équilibre. Les cuivres et les trombones rugissent, les saxophones déploient leurs nappes veloutées, tandis que la section rythmique imprime une pulsation intense. Tout est parfaitement dosé. L'équilibre est là — puissant et enlevé, délicat et intense à la fois. Sur le Parvis, le public est conquis, bientôt enflammé.

Vivaldi baroque — Nicolas Altstaedt, Thomas Dunford et l'Ensemble Jupiter

Après le jazz, place au baroque. Le Festival accueille le violoncelliste Nicolas Altstaedt et l'Ensemble Jupiter, sous la direction du luthiste Thomas Dunford, pour un programme entièrement consacré à Vivaldi. Le public est moins nombreux que la veille — serait-ce la chaleur ?

Nicolas Altstaedt est l'un des musiciens les plus polyvalents de sa génération. Violoncelliste soliste, chef d'orchestre et directeur artistique de plusieurs festivals, il aborde un répertoire qui va de la musique ancienne à la création contemporaine. Il fascine habituellement par son charisme, sa créativité et cette liberté qui semble habiter chacun de ses gestes. Thomas Dunford, lui, compte parmi les luthistes majeurs de sa génération.

Mais, ce soir, la première partie peine à trouver son élan. Les œuvres choisies sont moins connues, peut-être plus difficiles d'accès. Le mordant et l'entrain ne sont pas vraiment au rendez-vous. On reste à distance. La chaleur, peut-être, qui enveloppe le Parvis, semble avoir gagné les musiciens comme le public.

Après l'entracte, avec des œuvres plus familières, la musique de Vivaldi retrouve son pouvoir d'envoûtement. Le célèbre Concerto pour luth en do majeur, RV 93, est un bijou. Thomas Dunford y déploie une liberté et une fantaisie communicatives. La précision et le moelleux de son toucher — des pattes de chat, avec leurs coussinets —, la décontraction virtuose du jeu, l'intime enlacement du geste et du son : on ne sait plus très bien qui, du musicien ou de l'instrument, tient l'autre dans ses bras.

Le sommet de la soirée arrive avec le Concerto pour deux violoncelles RV 531. Bruno Philippe, qui fait partie de l'orchestre, rejoint Nicolas Altstaedt. Commence alors un dialogue entre les deux violoncelles. Vivaldi a composé des centaines de concertos, mais celui-ci se distingue par sa force singulière. Dès les premières mesures, une charge émotionnelle intense s'installe. Dans le mouvement lent, la musique se teinte d'une tristesse presque autobiographique. Puis vient le finale, frénétique, qui joue avec une liberté étonnante sur les rythmes comme sur les tonalités. Cette fois, le public est pleinement réveillé. La chaleur est toujours là, mais la musique a pris le dessus. Vivaldi peut être brûlant.

Kavakos et Pace — vingt ans de dialogue

Pour leur première venue au Festival de Menton, Leonidas Kavakos et Enrico Pace apportent avec eux vingt ans de compagnonnage musical, où les deux instruments sont véritablement partenaires. Leonidas Kavakos est reconnu dans le monde entier comme un musicien d'une rare qualité. Moins connu sans doute dans la région, il ne remplit pas tout à fait le Parvis ce soir : le public est clairsemé. Peu importe : la musique, elle, ne tardera pas à prendre toute sa place.

Le récital s'ouvre avec la Sonate pour violon et piano n° 4 de Beethoven. Kavakos l'interprète avec un sens aigu de la justesse. Son vibrato expressif est toujours maîtrisé, les mélodies se dessinent avec finesse, discrètes et retenues, tandis que le rubato, utilisé avec parcimonie, produit d'autant plus d'effet. Une lecture qui privilégie la précision et la clarté, peut-être un peu cérébrale, mais qui sait aussi faire entendre les deux visages de Beethoven : la férocité et la douceur. Le premier mouvement de la Sonate en la mineur op. 23 fait lui aussi preuve de simplicité et de calme, une fois dépassée la rhétorique tumultueuse de l'introduction. Quant au dernier mouvement, il se révèle d'une douceur presque désarmante, faisant ressortir les brusques fortissimo. Dès cette première œuvre, une chose frappe : le son produit par les deux musiciens est véritablement celui d'une seule voix, parfaitement articulée et modulée, dans laquelle il n'y a jamais de malentendu entre le violon et le piano.

Le Divertimento de Stravinsky est tiré du ballet Le Baiser de la fée, composé en hommage à Tchaïkovski. Le compositeur y revisite l'esprit du romantisme avec son langage incisif et raffiné, caractéristique du néoclassicisme. Tour à tour élégante, ironique ou tendre, la musique alterne rythmes acérés, lyrisme stylisé et éclats de virtuosité. Stravinsky réalisa lui-même cette version pour violon et piano avec le violoniste Samuel Dushkin, son proche collaborateur. Kavakos en restitue toute la diversité avec un sens sûr du style : élégance, ironie, tendresse, mais aussi une virtuosité qui ne cherche jamais l'effet pour l'effet.

Après l'entracte, changement d'atmosphère avec la Sonate pour violon et piano n° 21 en mi mineur K. 304 de Mozart. Composée à Paris en 1778, peu après la mort de la mère de Mozart, elle est l'une des rares œuvres instrumentales du compositeur écrites dans une tonalité mineure. Derrière l'élégance classique affleure une émotion plus sombre et plus intime qu'à l'ordinaire. Le premier mouvement mêle tension dramatique et lyrisme contenu, tandis que le menuet final conserve une grâce mélancolique, presque résignée. Les deux musiciens donnent à cette sonate une profondeur qui semble naître précisément de leur longue intimité musicale. Le dialogue est d'une évidence remarquable. Aucun ne cherche à prendre le dessus ; chacun écoute, accompagne, répond, relance.

Le récital se clôt avec la Sonate de Franck. L'interprétation du duo est d'une vitalité exaltante, riche en couleurs et en contrastes dynamiques. La musique prend de l'ampleur sans jamais perdre sa ligne. Les deux partenaires jouent d'égal à égal, sans esbroufe, entièrement au service de l'œuvre. Enrico Pace se révèle alors un partenaire hors pair. Son jeu possède cette qualité rare qui consiste à être constamment présent sans jamais s'imposer. La manière dont il fait émerger une mélodie soutenue d'un flot de notes, ajustant sans cesse la dynamique pour que le piano s'aligne parfaitement sur le violon au moment du passage de relais, témoigne d'une écoute rare. Sans rien enlever à la superbe prestation de Kavakos, c'est peut-être le jeu de Pace qui constitue la véritable révélation de ce récital. Vingt ans de complicité ont produit une relation musicale d'une maturité rare. Une musique de chambre sans hiérarchie, où deux personnalités s'accordent sans jamais se confondre.

Après une belle ovation du public, les deux musiciens offrent en bis le mouvement lent de la Sonate « Le Printemps » de Beethoven.

Vivaldi Battle — une joute baroque électrisante

Le Parvis est comble pour Vivaldi Battle, une confrontation aussi ludique que virtuose proposée par le Festival de Menton entre le ténor Emiliano González Toro et le contre-ténor Maximiliano Danta, dans une mise en espace de Mathilde Étienne, co-directrice artistique de l'ensemble I Gemelli.

Bienvenue pour un affrontement de haute voltige. À gauche, un ténor au panache mêlant éclat, tendresse et précision d'orfèvre : Emiliano González Toro. À droite, un contre-ténor aux sommets vertigineux, maître d'une virtuosité audacieuse et d'une expressivité troublante : Maximiliano Danta. Ce soir, l'arène appartient à Vivaldi. Les armes sont le souffle, la voix et l'imagination. Les traits fusent, les ornements se répondent, les vocalises deviennent des défis lancés à pleine vitesse. Entre héroïsme flamboyant et émotion à fleur de peau, chaque air devient une nouvelle manche où la grâce le dispute à l'audace. Portés par l'énergie d'I Gemelli, un continuo incandescent et des cordes prêtes à embraser la scène, les deux chanteurs se livrent à une joute aussi raffinée qu'électrisante.

L'origine de cette battle est particulièrement séduisante. En étudiant l'opéra Farnace de Vivaldi, Mathilde Étienne et son complice Emiliano González Toro ont constaté qu'un même rôle pouvait être confié à des chanteurs de tessitures différentes, parfois sans même modifier la tonalité. De cette observation est née l'idée d'opposer, dans un même programme, un ténor et un contre-ténor. Et pourquoi ne pas imaginer cette confrontation à la manière d'une joute baroque ? L'atmosphère s'y prête à merveille. On se prend à rêver de Venise au XVIIIᵉ siècle, des théâtres, des masques, du Carnaval et de la Commedia dell'arte. Vivaldi accordait d'ailleurs une grande importance au travail du librettiste, capable d'arranger — voire de déranger — le drame selon les exigences de la scène. Mathilde Étienne anime cette confrontation avec brio et en assure également la mise en espace, donnant au spectacle un rythme théâtral qui entretient jusqu'au bout le jeu de la battle.

Le programme, structuré en trois volets — Fureur, Loyauté et Soupirs —, puise dans plusieurs opéras emblématiques de Vivaldi : Farnace, L'Olimpiade, Griselda et Orlando furioso. Une pyrotechnie vocale. Les deux chanteurs se répondent, se défient, parfois jusqu'à partager une même vocalise. Le jeu de miroir est fascinant : deux tessitures, deux techniques, deux personnalités, mais une même maîtrise et une intensité expressive comparable.

Emiliano González Toro séduit par son charisme, son sens du théâtre et cette voix de velours qui sait passer de l'éclat à la tendresse avec souplesse. Musicien aux multiples talents, directeur artistique du Festival de Froville, ténor reconnu du répertoire baroque et fondateur d'I Gemelli, il connaît parfaitement l'univers de Vivaldi et en assume ici toutes les exigences avec une présence scénique communicative. On se souvient de l'avoir entendu, il y a deux ans, lors du concert de préouverture du Festival de Menton, dans la Missa Criolla d'Ariel Ramírez, revisitée par Thomas Enhco dans un style jazz latino-américain. Il revient cette fois dans un tout autre univers, mais avec la même générosité. Face à lui, Maximiliano Danta impressionne par les sommets de sa tessiture, mais surtout par une intensité émotionnelle d'une acuité rare. Sa virtuosité n'est jamais gratuite : chaque ornement, chaque vocalise semble porté par une intention dramatique. Son chant touche autant qu'il éblouit. Impossible, au fond, de les départager.

Le public, fasciné, joue pleinement le jeu de cette confrontation. Les applaudissements deviennent partie intégrante du spectacle et l'applaudimètre finit par rendre son verdict : Maximiliano Danta remporte la battle. Mais la victoire est symbolique. Emiliano González Toro sort de l'arène avec son panache intact, Maximiliano Danta avec sa victoire, et tous deux avec les ovations d'un public conquis. Et surtout, Vivaldi avec la plus belle des victoires : celle de sa musique. Dans le cadre du Parvis, qui confère à la soirée un écrin particulièrement prestigieux, cette Vivaldi Battle aura offert bien davantage qu'un duel vocal : un spectacle baroque, théâtral, jubilatoire et profondément émouvant.

Soirée Jeunes Talents Yamaha — la relève en pleine lumière

Depuis cinquante ans, c'est Yamaha qui fournit le piano du Festival de Menton. Organisée en partenariat avec la firme japonaise, la Soirée Jeunes Talents permet chaque année de découvrir de jeunes pianistes sélectionnés par Yamaha à travers le monde. Une occasion précieuse de mettre en lumière ceux qui feront peut-être la scène musicale de demain, dans l'atmosphère intime et chaleureuse du Festival.

Paul Lecocq, lauréat du Concours Clara Haskil à Vevey en 2025, et Martin Jaspard, lauréat du Concours Johannes Brahms à Detmold en 2024, ouvrent la soirée avec le Concerto pour deux pianos et orchestre en ré mineur de Poulenc, dans la réduction pour deux pianos réalisée par le compositeur lui-même. Deux jeunes virtuoses pleins d'énergie qui abordent cet exubérant concerto avec une présence affirmée, du début à la fin. Les couleurs sont nombreuses, magnifiquement rendues. Ils saisissent l'humour contagieux et la vivacité de Poulenc, tout en affichant un sérieux imperturbable. Poulenc est là, insolent, malicieux, jubilatoire. Il revit sous leurs doigts.

Les deux pianistes poursuivent avec La Valse de Ravel. Une œuvre dont la genèse est singulière : Ravel travailla simultanément à la version pour piano et à la partition pour orchestre, deux versions musicalement indépendantes. La version pour deux pianos révèle ici toute la richesse de cette musique. Une interprétation chatoyante, nostalgique et vivante, parfaitement ravélienne et très personnelle. Les deux jeunes musiciens jouent avec une belle osmose. Entente, écoute, équilibre : tout semble aller de soi.

La seconde partie de la soirée est confiée à Gabriele Strata, lauréat du Concours international de Montréal. Il s'est notamment fait remarquer lorsqu'il remplaça Maria João Pires dans le Concerto n° 27 de Mozart, sous la direction de Kent Nagano. Il interprète le Deuxième Concerto pour piano de Rachmaninov. La puissance, les couleurs, la musicalité : tout séduit chez Strata. Les mélodies chantent sous ses doigts. La virtuosité ne prend jamais le pas sur le discours musical ; elle lui donne au contraire son élan, sa profondeur et sa respiration. Son expérience un peu plus affirmée se traduit par une grande aisance, mais aussi par une remarquable liberté dans le phrasé. Il possède une palette sonore riche, capable de passer de la force éclatante aux nuances les plus délicates. Rachmaninov trouve sous ses doigts sa générosité mélodique, ses élans passionnés et ses moments de tendre mélancolie. À ses côtés, Juliette Journaux assure avec brio la partie orchestrale au second piano, avec une écoute et une précision qui donnent à l'œuvre toute son ampleur.

Trois pianistes, trois personnalités, trois beaux moments de musique. Une soirée où la virtuosité n'est jamais une fin en soi, mais se met au service des œuvres et révèle déjà des tempéraments singuliers. La relève est bien là.

Clôture — Alexandre Kantorow, un marathon

En l'espace de cinq jours, Alexandre Kantorow aura signé le concert de clôture du Festival de Verbier, puis celui du Palais Princier de Monaco, avant de prendre la direction de Menton pour clôturer, dès le lendemain, le 77ᵉ Festival de Menton. Une véritable course de fond, d'autant plus impressionnante que chacune de ces soirées exige une concentration et un engagement physique considérables.

Entre Alexandre Kantorow et Menton, une belle histoire s'écrit désormais. C'est ici qu'on le découvrait en 2018, à tout juste 21 ans, lors d'un récital au Musée Cocteau, dans le cadre des concerts de 18 heures. L'année suivante, il devenait le premier pianiste français à remporter la médaille d'or du Concours Tchaïkovski. En 2020, il recevait la Victoire de la Musique Classique dans la catégorie « Soliste instrumental ». Le début d'une carrière fulgurante qui le conduit désormais à se produire avec les grands orchestres, dans les salles prestigieuses et les principaux festivals internationaux. En 2021, il devient artiste en résidence de l'Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo, où il se produit en récital, en soliste avec orchestre et en musique de chambre. Mais Menton conserve une place particulière dans son parcours.

Pour ce récital de clôture, le programme est à la hauteur du marathon : particulièrement exigeant, tant sur le plan physique que mental. Kantorow commence par le Prélude en fa mineur d'après la cantate BWV 12, Weinen, Klagen, Sorgen, Zagen, de Johann Sebastian Bach, dans l'arrangement de Franz Liszt. La pièce plonge immédiatement l'auditeur dans un univers de douleur, d'angoisse et de désespoir, avant que la musique ne s'ouvre progressivement vers l'apaisement et la lumière. Kantorow en donne une interprétation d'une grande richesse de détails. Le chef-d'œuvre de Bach, magnifié par l'arrangement de Liszt, bénéficie d'un tempo relativement lent, qui permet au pianiste de faire entendre chaque inflexion du discours. La sonorité, limpide et profonde, s'appuie sur une maîtrise technique assurée, tandis que la dynamique donne à chaque phrase son poids et sa direction. Dès les premières mesures, le ton est donné : ce récital ne sera pas une simple démonstration de virtuosité, mais un véritable parcours musical, où chaque œuvre semble exiger du pianiste autant d'engagement intérieur que de maîtrise du clavier.

Medtner : le dédale des notes. Kantorow poursuit avec la Sonate en fa mineur op. 5 de Nikolaï Medtner. L'ensemble de la sonate est remarquablement structuré, tant sur le plan de la forme que du contenu. Les quatre mouvements sont unis par un développement continu, traversés par une imagerie profonde et une pensée musicale d'une grande densité. Medtner mériterait sans doute une place dans le Livre Guinness des records pour le nombre de notes par mesure : sa musique est une forêt de motifs, de contrechants, d'accords et de traits qui semblent ne jamais vouloir s'arrêter. Mais face à cette profusion, Kantorow ne se laisse jamais déborder. Il est avant tout un peintre du son. Il possède l'équilibre d'un magicien capable de jongler avec les sonorités et de convaincre que cette boîte de marteaux et de cordes peut engendrer une telle magie. Il déploie une palette sonore d'une grande richesse, faisant surgir les différentes voix de la polyphonie sans jamais alourdir le discours. Sa musicalité guide ainsi à travers le dédale de notes de cette première sonate de Medtner, dont la complexité n'est jamais un obstacle à l'émotion. La prouesse est d'autant plus remarquable que Kantorow ne cherche jamais à simplifier cette musique pour la rendre immédiatement accessible. Il en assume la densité, les tensions et les brusques changements de perspective, tout en maintenant une ligne directrice qui permet à l'auditeur de ne jamais perdre le fil.

De Chopin à Scriabine. La seconde partie du programme est jouée d'une traite, sans interruption. Le récital change alors de dimension : les œuvres s'enchaînent comme les différentes étapes d'un même voyage, avec une tension qui ne cesse plus de croître. L'élégant Prélude en do dièse mineur op. 45 de Chopin ouvre cette seconde partie dans une atmosphère presque irréelle. Une sensation de rêve, d'abord diffuse, puis de plus en plus enveloppante, comme si l'on pénétrait dans une brume qui s'épaissit progressivement. Kantorow en fait entendre les moindres inflexions avec une délicatesse qui laisse affleurer quelque chose de visionnaire. Le temps semble suspendu, et l'on a la sensation d'approcher un autre monde. Le contraste est saisissant avec La Chanson de la folle au bord de la mer de Charles-Valentin Alkan, d'une noirceur envoûtante. L'œuvre est fascinante, presque prophétique, mais son écriture fondée sur les répétitions peut aussi se révéler problématique. Elle constitue pourtant un trait d'union idéal entre le rêve inquiet du Prélude de Chopin et ce qui va suivre. Car avec Vers la flamme de Scriabine, le récital bascule véritablement. Le déferlement devient hystérique et hypnotique, la vision mystique se transforme en vision apocalyptique. Scriabine semble vouloir conduire le piano jusqu'à ses limites mêmes, et Kantorow en tire des sonorités que l'on entend rarement avec une telle intensité. Le piano ne semble plus être seulement un instrument : il devient une matière sonore en fusion. Des volumes, des strates, des couleurs et des éclats surgissent du clavier avec une intensité bouleversante. Kantorow tire du piano des puissances sonores qui saisissent d'effroi un public peu habitué à une virtuosité aussi débridée. Après la densité de Medtner, puis le rêve de Chopin et la noirceur d'Alkan, le marathon atteint ici une nouvelle étape. Le pianiste ne court plus : il semble emporter tout sur son passage.

Beethoven : arrêter le temps. On pourrait croire que le marathon touche à sa fin. Il reste pourtant à Kantorow l'une des épreuves les plus redoutables du répertoire : la Sonate n° 32 op. 111 de Ludwig van Beethoven. Dans le premier mouvement, le pianiste fait preuve d'une violence contenue, soutenue par une rigueur rythmique implacable. Rien n'est laissé au hasard : chaque accent, chaque silence, chaque rupture participe à cette tension presque physique qui traverse la musique. Puis vient l'Arietta. Le temps s'arrête. Sous les doigts de Kantorow, ce thème d'une simplicité désarmante se transforme en une méditation intérieure. Les variations se déploient avec une évidence organique, chacune semblant naître naturellement de la précédente. Et Beethoven, une fois encore, surprend par sa modernité. Dans certaines variations, les syncopes, les déplacements d'accents et les jeux rythmiques donnent au piano une couleur presque jazz, plus d'un siècle avant que le jazz n'existe. Chez Kantorow, cette étrangeté rythmique ne devient jamais un effet : elle s'intègre naturellement au discours, comme si Beethoven avait entrevu un langage musical encore à venir. La musique se dépouille peu à peu de toute agitation. Les dernières pages atteignent une sérénité suspendue hors du temps. Après la déflagration de Scriabine, Kantorow conduit ainsi vers un tout autre vertige : celui du silence intérieur.

Wagner-Liszt : la dernière montée vers la lumière. On pourrait croire le marathon terminé. Mais Kantorow revient au piano. En bis, il choisit la paraphrase de Liszt sur le Liebestod de Tristan und Isolde de Richard Wagner. Après l'âpreté de Scriabine et la méditation métaphysique de Beethoven, ce n'est plus vraiment un bis : c'est une dernière montée vers la lumière. Sous les doigts de Kantorow, le piano semble vouloir retrouver la voix humaine. Les phrases de Wagner se déploient avec une ampleur presque orchestrale, les sonorités s'élargissent progressivement, tandis que la tension, patiemment accumulée, se transforme en une immense vague de lyrisme. La virtuosité est bien là, mais elle s'efface derrière le chant. Le pianiste ne cherche plus à impressionner : il semble vouloir suspendre le temps une dernière fois.

Après cinq jours et trois concerts de clôture, après Bach, Medtner, Chopin, Alkan, Scriabine et Beethoven, Alexandre Kantorow achève son marathon dans une sorte d'extase. Le public, lui, n'est manifestement pas pressé de le laisser partir. Une dernière ovation pour un marathonien qui, après avoir parcouru tant de territoires musicaux, termine sa course là où les mots deviennent inutiles : dans la lumière.

Menton, festival 2026

Carlo Schreiber

Crédits photographiques : Festival de Menton / DR / Loïc Lafontaine 

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