La tragédie au rendez-vous, un romantisme maîtrisé, un romantisme exalté – La Dame de Pique de Tchaïkovski à l’Opéra de Liège

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Il l’aperçoit, elle l’aperçoit. Coup de foudre entre Hermann et Liza. Mais elle vient, non pas de se fiancer, mais d’être fiancée avec le Prince Yeletsky. Ils finiront par s’avouer leur passion réciproque. Mais une autre passion va tout emporter : celle du jeu. Hermann, qui n’a pas de fortune, veut découvrir le terrible secret de la Comtesse, une martingale infaillible en trois cartes pour gagner à tout coup. La tragédie sera bien au rendez-vous.

Cette « Dame de Pique » nous plonge dans un déferlement plus que romantique. Passion irrésistible, folie fatale, tsunami dévastateur.

Mais ce qui fait l’intérêt aussi de cette histoire, c’est qu’elle est comme un conte dévasté, comme une nostalgie anéantie. En contrepoint de la descente aux enfers, il y a régulièrement des réminiscences d’un autre temps, où la vie était en rose (comme le montre très concrètement la scénographie de Cécile Trémolières). Elles se manifestent dans des airs, de vieilles chansons, pastorale ou chant populaire de ce temps-là révolu. Elles sont une parenthèse dans l’enchaînement fatal, elles sont contrepoints lumineux ou mélancoliques dans un univers de plus en plus sombre.

Marie Lambert-Le Bihan est l’ordonnatrice de cette course à l’abîme. Dans les évocations nostalgiques, elle multiplie les apparences heureuses: moutons roses, personnages masqués, perruques, chorégraphies (de Danilo Rubeca). Il y a aussi des jeunes femmes à la gestuelle mécanique, femmes-poupées, femmes-objets ? C’est parfois un peu saturé et confus. D’autre part, si elle est économe – un peu trop - dans sa mise en place des interprètes, c’est profitable au chant : ils se retrouvent bien campés face au public. Mais cette mise en scène réussit tout particulièrement les scènes les plus dramatiques, celles, par exemple, où Liza, enfermée dans un décor abstrait, attend la venue de celui qui, espère-t-elle encore, l’aime, ou dans la scène finale de la partie de cartes, révélatrice alors de son art à mettre un chœur en mouvement.

Ces focalisations réussies contribuent donc à la mise en valeur des solistes. Quasi tous russophones, ils rendent aux mots leur musique intrinsèque. Ils sont à l’aise dans cette partition-là. Olga Maslova nuance ses interventions et donne à vivre les émois, les tourments, le désespoir de Liza. Arsen Soghomonyan peine parfois à s’imposer à l’orchestre, mais il a les élans qui disent l’addiction fatale d’Hermann. Olesya Petrova fait bien ressentir le poids de la fatalité qui écrase sa Comtesse. Alexey Bogdanchikov confère la juste présence qui convient à son Comte Tomsky. Nikolaï Zemlianskikh réussit son rôle délicat de fiancé repoussé. Avec eux, Judit Kutasi-Polina, Alexey Dolgov-Tchekalinsky, Mark Kurmanbayev-Surin, Elena Manistina-Guvernantka, Aurore Daubrun-Milovzor, Alexander Fedorov-Chaplitsky et Rasporyaditel, Elena Galitskaya-Masha et Prilepa, Bruno Silva Resende-Narumov, ouvrent bien grand l’éventail de personnages – et de voix – nécessaires à l’accomplissement du drame.

Mais celui qui emporte l’adhésion sans réserve, c’est Giampaolo Bisanti. Quelle lecture pertinente et si expressive d’une partition aux multiples facettes ; il nous emmène avec lui dans les grands déferlements comme dans les introspections douloureuses, dans les cris comme dans les confidences. Inutile de dire qu’il motive au dépassement son Orchestre de l’Opéra et des chœurs qui nous valent des moments d’extrême intensité. Oui, cette « Dame de pique » est la réussite d’un romantisme exalté paradoxalement maîtrisé.

Liège, Opéra Royal, 3 mars 2026

Stéphane Gilbart

Crédits photographiques : ORW-Liège/J.Berger

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