Les bonheurs lyriques du mélodrame : Lucrezia Borgia de Gaetano Donizetti à l’Opéra de Wallonie-Liège
A l’Opéra Royal de Wallonie-Liège, la « Lucrezia Borgia » de Donizetti, telle que la dirige Giampaolo Bisanti et la met en scène Jean-Louis Grinda, est un spectacle paradoxalement réjouissant : des ruses, des trahisons, des mensonges, des meurtres, des quiproquos, des empoisonnements suscitant un réel bonheur lyrique !
Lors d’une fête à Venise, l’abominable Lucrezia Borgia est attirée par un séduisant jeune homme endormi. Stupéfaction. Elle le reconnaît. C’est son fils illégitime Gennaro autrefois abandonné. A son réveil, celui-ci est séduit par le charme de cette femme. Mais très vite, ses compagnons lui révèlent par quels crimes atroces cette « belle dame » s’en est prise à leurs familles. Ils crient son nom ! Le jeune homme, mû alors par la haine, va vouloir la punir. Il commence par s’en prendre à son nom gravé sur la façade de son palais : « Borgia » devenant, une lettre effacée, « Orgia » ! Désir irrésistible de vengeance chez Lucrezia… qui découvre soudain que le coupable, vite condamné a être empoisonné, est son fils. Mais elle possède un antidote au redoutable poison. Ouf ! Gennaro est sauvé. Mais un peu plus tard, à cause d’un concours de circonstances (mal)venu, le voilà de nouveau réuni avec ses amis, mais pris au piège de la criminelle… qui a décidé (c’est une manie) de les empoisonner. Ciel, mon fils est ici ! Vite l’antidote ! Mais le fils refuse et meurt… en apprenant qu’elle est sa mère ! Elle meurt aussi !
Tel était le mélodrame de Victor Hugo, tel est l’opéra de Gaetano Donizetti. Il donne une plus-value à la « terrible histoire » grâce à sa musique, grâce aux sortilèges de son « beau chant », de son « bel canto ».
Vous imaginez facilement en quoi les déploiements, les déferlements, les acrobaties, les virtuosités du chant multiplient l’expressivité des émotions, des sentiments, des états d’âme. Ah ! qu’elle est belle la colère, comme ils sont émouvants les tendres penchants, comme elle est épouvantable la fatalité quand ils sont ainsi chantés !
Les interprètes ne boudent pas le bonheur vocal de leurs redoutables partitions. Un bonheur que, nous les spectateurs, nous pouvons vivre sans réticence dans la mesure où toutes ces péripéties et le tsunami émotionnel ne portent guère à conséquence : c’est comme un jeu, c’est juste le plaisir de s’émouvoir et d’avoir peur, de craindre pour le jeune héros, d’en vouloir à la criminelle, et de de sourire aux mots de la fin : « ma mère ! » - « mon fils ! »
La partition offre de splendides monologues, de splendides – et redoutables – grands airs aux pauvres héros de l’histoire. Une belle occasion pour eux de séployer l’éventail de leurs talents, dans le cri, le murmure, l’abattement ou l’exaltation. Jessica Pratt-Lucrezia et Dmitry Korchak-Gennaro, comme Julie Boulianne-Maffio Orsini, l’ami de Gennaro, et Marko Mimica-Alfonso d’Este, le mari de Lucrezia, sont à la hauteur – aux hauteurs contrastées - de leurs partitions. De plus, quelques beaux duos et ensembles ne manquent pas. Avec notamment les amis de Gennaro-ennemis de Lucrezia : Luca D’All Amico-Don Apostolo Gazella, Roberto Covatta-Jeppo Liverotto, Marco Miglietta-Oloferno Vitellozzo, Lorenzo Martelli-Rustighello, Francesco Leone-Gubetta, William Corro-Astolfo et Rocco Cavalluzzi-Asciano Petrucci. Et encore, issus du chœur, Jonathan Vork et Marc Tissons. Avec aussi un Chœur de l’Opéra impressionnant, toujours aussi bien préparé par Denis Segond, qui ponctue et commente les événements.
Quant à Giampaolo Bisanti, avec son Orchestre de l’Opéra, il donne belle et juste vie à la terriblement réjouissante partition de Donizetti : una bella vita per uno bel canto
Mais tout cela nous touche aussi – et nous convainc – grâce à la mise en scène de Jean-Louis Grinda. Chez lui, pas de ces imaginations conceptuelles prétendant faire apparaître quelques sens cachés d’une œuvre ; non, une fidélité à cette oeuvre qu’il s’agit de faire mieux voir et mieux entendre. De grands escaliers mobiles, de hautes parois sur lesquelles sont projetées quelques images (d’Arnaud Pottier), de très beaux effets de lumières créateurs de pénombres et de clairs-obscurs bienvenus ou soudain un rouge fascinant (décors et lumières de Laurent Castaingt), des vêtements qui soulignent-surlignent les personnages (dus à Françoise Raybaud). Et, images de cette filiation douloureuse, d’immenses tentures représentant une « Madona col bambino » et une « Pieta ».
Une mise en scène qui met dans les meilleures conditions pour nous faire entendre et vivre leur « beau chant », leur « bel canto » !
Stéphane Gilbart
Liège, le 12 avril 2026
Photo J. Berger/ORW-Liège