A Genève, un rutilant European Philharmonic of Switzerland pour Charles Dutoit
Dans le cadre de sa prestigieuse saison ‘Les Grands Interprètes’, l’Agence de concerts Caecilia accueille pour un soir, au Victoria Hall de Genève, l’European Philharmonic Orchestra of Switzerland qui entreprend une tournée incluant Vaduz, Zurich, Fribourg, Berne et Bâle. Rappelons que cet orchestre a été fondé en 2015 par des membres du Gustav Mahler Jugendorchester, désireux de poursuivre leur partenariat qui regroupait de jeunes musiciens âgés de 20 à 40 ans provenant de plus de vingt nations et occupant des postes permanents ou temporaires dans des formations symphoniques de premier plan. Et c’est Charles Dutoit qui assume la direction de cette série de concerts en défiant les outrages du temps avec cette indomptable énergie qu’on lui connaît.
Son programme commence par Claude Debussy et sa Petite Suite pour piano à quatre mains datant de 1889 et orchestrée par Henri Büsser en 1907. Dès la première page, En bateau, se révèle l’indéniable qualité de l’ensemble alliant le soyeux des cordes à l’onctuosité des bois qui profitent du rubato suggéré par la baguette pour dessiner les traits d’ornementation qui pimentent ensuite Cortège avec ses phrasés en éventail cultivant les demi-teintes dans les formules syncopées. Le Menuet semble ici ironiser sur les inflexions archaïsantes empreintes de mélancolie que bousculera le Ballet conclusif avec cette bourrée gaillarde encadrant une valse délicate que la coda finira par rendre éclatante.
Interviennent ensuite Martha Argerich et Anastasia Voltchok, pianiste moscovite établie en Suisse depuis l’âge de quinze ans et élève de Rudolf Buchbinder à l’Académie de Musique de Bâle. Toutes deux se font les interprètes du Concerto pour deux pianos et orchestre en ré mineur de Francis Poulenc. Dès les premières mesures de l’Allegro transparaît la parfaite adéquation de style des deux artistes qui associe la brillance du trait émaillé de trilli émoustillants à un lyrisme sentimental innervé de pathétisme. Le Larghetto respire une nonchalance nostalgique que l’Animato médian rendra désinvolte, alors que l’Allegro molto conclusif est d’une virtuosité babillarde dont le piano de Martha s’ingénie à dégager une veine lyrique à fendre l’âme, avant de parvenir à une coda étincelante qui produit grand effet sur un public manifestant bruyamment son enthousiasme. En guise de remerciement, Martha passe au second piano pour présenter une page fascinante, l’Elégie en accords alternés que Francis Poulenc dédia à la mémoire de Marie-Blanche de Polignac.
En seconde partie, Charles Dutoit propose la luxuriante Schéhérazade op.35 de Nikolai Rimsky-Korsakov en érigeant de massifs tutti auxquels le violon solo (dont malheureusement le programme ne donne pas le nom) répond par une première cadenza élégiaque qu’engloutira l’évocation de la mer emportant le vaisseau de Sindbad sur des flots en furie butant sur des accents en écueil. La ligne de chant raffinée du violon amorce le Récit du Prince Kalender que développe le basson en parant d’infimes nuances les inflexions dansantes que prendront à leur compte le hautbois, les cordes puis l’ensemble des bois. Le solo d’un violoncelle implorant présage une menace qui se concrétise rapidement avec l’apparition de fanfares de cuivres cédant ensuite la place à une clarinette livrant ses mélismes orientalisants. Les lignes conservent leur précision en dépit de la tension qui enflamme tous les pupitres jusqu’à l’animato paroxystique. En un saisissant contraste se profile le cantabile des cordes dépeignant le jeune Prince se laissant envoûter par les incantations de la clarinette, tandis que le tambourin puis la trompette solo dégagent le caractère alerte de la Princesse que portraiturent les bois. De cinglants tutti et une cadenza de violon en accords larges ouvrent la Fête à Bagdad dont l’effervescence joue de l’opposition des blocs sonores jusqu’à la vision apocalyptique de la mer écrasant le vaisseau de Sindbad sur les rochers. Mais la sérénité revient avec cette dislocation des registres qu’irradie le violon solo dans l’extrême aigu de la tessiture. Le public médusé reste suspendu à cette conclusion en points de suspension, avant d’acclamer longuement le maestro et chaque chef de pupitre qu’il met généreusement en évidence. En résumé, un magnifique concert !
Par Paul-André Demierre
Genève, Victoria Hall, concert du 2 mars 2026
Crédits photographiques : Christian Meuwly



