Avec Riccardo Frizza, le Symphonique de Bamberg se met à l’heure italienne
Italian Perspectives. Serge Rachmaninov (1873-1943) : 5 Études-tableaux, orchestration Ottorino Respighi. Ottorino Respighi (1879-1936) : Trittico Botticelliano, pour orchestre. Giuseppe Martucci (1856-1909) : Symphonie n° 1 en ré mineur op. 75. Orchestre symphonique de Bamberg, direction Riccardo Frizza. 2022/23. Notice en anglais. 83’ 33’’. Pentatone PTC 5187 419.
Les occasions d’évoquer la musique de Giuseppe Martucci sont trop peu fréquentes pour ne pas profiter de l’occasion fournie par cet album qui s’intéresse à des aspects de la musique orchestrale italienne, quelque peu dans l’ombre de la grande passion nationale qu’est l’opéra. Enfant prodige, Martucci, dont le père est chef de musique d’harmonie, se produit seul au piano avant ses dix ans. Napolitain de souche, sa vie sera liée au Conservatoire de sa cité natale : il y sera étudiant, professeur, puis directeur. Virtuose, il se produit en concerts avant de se consacrer à la direction d’orchestre, introduisant Wagner en Italie (c’est lui qui y crée Tristan et Isolde, en 1888), et faisant la part belle aux compositeurs de son temps. Il bénéficie du soutien inconditionnel d’Arturo Toscanini, qui joue sa musique, dont la Symphonie n° 1, élaborée de 1889 à 1895 ; le compositeur en donne lui-même la première audition publique à Milan.
Cette symphonie en quatre mouvements, à la riche orchestration, se développe dans un climat expressif ardent. Elle est influencée par le romantisme allemand et en particulier par Schumann et Brahms, dont Martucci créa en Italie la Symphonie n°2. L’Allegro initial se révèle véhément, l’Andante contient un émouvant solo de violoncelle (comme Brahms, dans son Concerto pour piano n° 2), l’Allegretto se nourrit de moments réservés aux vents, de pizzicatos et de fanfares de trompettes. Le final a des accents dramatiques, nobles et solennels. Une belle œuvre, aux couleurs variées, rarement programmée en concert. Elle a été mise en valeur en 1989 par le Philharmonia dirigé par Francesco d’Avalos (1930-2014), chef lui aussi napolitain. D’Avalos a enregistré à cette occasion une excellente intégrale des œuvres orchestrales de Martucci (coffret Brilliant, 4 CD). Kees Bakels et l’Orchestre philharmonique de Malaisie (BIS, 2003) et Francesco La Vecchia, avec le Symphonique de Rome (Naxos, 2009), se situent un peu en retrait, le Philharmonia et d’Avalos se révélant plus engagés. Dans ce nouvel album, Riccardo Frizza, originaire de Brescia (°1971), chef très investi dans le domaine de l’opéra italien, se révèle sensible à toutes les nuances de cette partition d’essence romantique, la phalange de Bamberg, l’une des meilleures d’Outre-Rhin, lui apportant la qualité de ses pupitres en se souvenant de l’influence de Brahms.
Dans le programme, le maître est précédé par un de ses élèves : Ottorino Respighi, qui apprit la composition auprès de Martucci. On ne présente plus ce spécialiste de la couleur orchestrale qui, contrairement à son professeur, figure régulièrement à l’affiche des concerts, surtout grâce à sa trilogie orchestrale romaine, où il magnifie les pins, les fontaines et les fêtes. En 1929, Serge Koussevitzky demande à Rachmaninov d’orchestrer un choix de ses Études-tableaux op. 33 et op. 39, offre que le Russe naturalisé Américain refuse, prétextant un manque de temps. Lorsque le nom de Respighi est avancé pour ce travail, Rachmaninov accepte avec chaleur, car il apprécie les qualités d’orchestrateur de l’Italien, qui a étudié la composition avec Rimsky-Korsakov. Les pages originales pour piano (op. 39 n° 2, op. 33 n° 4, op. 39 n° 7, 6, et 9) n’ayant pas d’intitulé, Rachmaninov écrit une lettre expliquant le climat et les intentions de chaque pièce. Respighi compose, sur ces indications, une musique suggestive, évocatrice, délicate et poétique, discrète ou introvertie selon les sujets : La mer et les mouettes, La foire, Marche funèbre, Le chaperon rouge et le loup, Marche. Rachmaninov sera enchanté du résultat et félicitera chaudement Respighi, ce dont atteste une lettre.
La subtilité lumineuse caractérise plusieurs partitions de Respighi, notamment ses Vitraux d’église, créés en février 1927 à Boston. Elle s’épanouit tout autant, à la fin de la même année, dans le Trittico botticelliano, inspiré par trois tableaux du maître toscan Sandro Botticelli (1455-1510), conservés à la Galerie des Offices à Florence. Respighi choisit Le Printemps, L’adoration des mages et La naissance de Vénus. Les trois volets musicaux rappellent l’attrait de Respighi pour la musique ancienne. On ne peut pas s’empêcher de penser à la Renaissance ou à Vivaldi pour le premier, au chant grégorien pour le deuxième, aux teintes debussystes dans le sublime troisième, où Vénus est incarnée. Le compositeur a l’art de doser les couleurs et de créer une harmonie qui fait presque « voir », en écoutant la musique, les teintes si chaudes, les finesses, la séduction et l’élégance de Botticelli.
De ces deux partitions, Riccardio Frizza propose des lectures de qualité, attentives aux nuances et à la subtilité de la pâte orchestrale. Il nous semble cependant aller moins loin dans ce domaine que l’Orchestre philharmonique royal de Liège, qui, sous la direction du Brésilien John Neschling (°1947) les a enregistrées en 2017, au cœur d’un vaste panorama des œuvres orchestrales de Respighi (réunies en un précieux coffret BIS de sept CD en 2023), auquel nous accordons notre préférence. L’OPRL déploie, chez Rachmaninov, des touches aquarellistes et, pour Botticelli, fait la démonstration d’une fine sensibilité picturalement descriptive, un peu moins présente au sein de la phalange allemande.
Son : 8,5 Notice : 8,5 Répertoire : 10 Interprétation : 8, 5
Jean Lacroix



