La Passion selon Saint Jean de Bach par Raphaël Pichon — Le feu intérieur

par

Johann Sebastian Bach (1685-1750) : Johannes-Passion Bwv 245 (Version de 1749) Julian Prégardien, ténor ; Huw Montague Rendall, baryton ; Ying Fang, soprano ; Lucile Richardot, alto ; Laurence Kilsby, ténor ;   Christian Immler, basse ; Étienne Bazola, basse. Pygmalion, direction: Raphaël Pichon.  2025 Livret en anglais, allemand et français. 1h55 HMM902774.75. 

uatre ans après une Passion selon saint Matthieu d’une humanité irradiante, Raphaël Pichon et l’ensemble Pygmalion reprennent le chemin du Golgotha avec la Passion selon saint Jean. Le label Harmonia Mundi, partenaire fidèle de cette ascension spirituelle, frappe encore un grand coup : voici un Bach ardent, sans apprêt, qui embrase l’auditeur autant qu’il l’élève.

Si la Saint Matthieu ouvrait les cieux sur la compassion et la méditation, la Saint Jean plonge dans la nuit et fixe la croix. C’est une œuvre plus concise, plus brutale, où les contrastes se succèdent comme des coups de pinceau expressionnistes. Dès le dramatique Herr, unser Herrscher, Pichon place la barre très haut : tension du souffle, précision du verbe, urgence du discours. On a le sentiment que chaque mesure cherche à dire l’indicible : la peur, la trahison, la mort, mais aussi l’espérance.

Le chef avance ici sur un fil, funambule du sacré. Là où d’autres étalent la dévotion, lui dépouille, écoute. Le continuo respire comme un cœur battant ; les vents s’enroulent autour du chœur avec une pureté presque chorale. Rien n’est figé : tout avance vers la Passion, au sens premier du terme.

Les solistes contribuent puissamment à cette lecture habitée. Julian Prégardien, évangéliste désormais incontournable, domine par son art du récit : il module le texte de saint Jean avec une lumière saisissante, suspendant l’auditeur à chaque inflexion. À ses côtés, Huw Montague Rendall compose un Christ d’une noblesse douloureuse, plus intérieur que jamais. On ne l’imagine ni héros ni victime : seulement homme, porté par la foi et traversé par la souffrance.

Ying Fang prête à chaque aria un éclat céleste — le genre de lumière qui irise la pénombre sans la nier. Sa ligne, immaculée mais charnelle, trouve dans l’aria Zerfließe, mein Herze une émotion rare, libérée de toute affectation. Lucile Richardot, avec son timbre ambré et sa profondeur instinctive, incarne la compassion la plus humaine : son Es ist vollbracht touche au cœur par la simplicité de son dépouillement. 

Et derrière eux, Pygmalion veille, pulsant d’un même souffle. On ne sait plus où finit le chœur et où commence la parole individuelle. Cette fusion totale, fruit d’un travail collectif de longue haleine, rappelle combien Pichon sait bâtir des équipes où chacun s’efface pour servir le texte. Loin des statues et des postures, on entend ici une Passion vivante, presque quotidienne, qui étreint plus qu’elle ne convoque.

Dans cette lecture de la Saint Jean, Pichon semble toucher au cœur du mystère baroque : celui d’un théâtre intérieur où le ciel et la terre s’interpellent. En refermant le disque, l’auditeur reste immobile, comme après une prière. À cette heure où la musique au sens large se perd parfois dans le spectaculaire, il faut saluer ce retour à l’essentiel : un Bach d’homme et de grâce. Soli Deo Gloria.

Son : 10 - Répertoire : 10 - Interprétation : 10

Bertrand Balmitgère

Vos commentaires

Vous devriez utiliser le HTML:
<a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.