Œuvres pour violoncelle et piano du Carolorégien Adolphe Biarent
Adolphe Biarent (1871-1916) : Sonate pour violoncelle et piano en fa dièse mineur ; Sonnet pour piano ; Nocturne pour piano ; Sérénade pour piano ; Huit mélodies pour mezzo-soprano, version pour violoncelle et piano. Romain Dhainaut, violoncelle ; Rafael Theissen, piano. 2024. Notice en français et en anglais. 67’ 15’’. Pavane ADW 7604.
Les occasions de rappeler le souvenir du compositeur belge Adolphe Biarent, qui, disparu à 44 ans, passa la plus grande partie de sa vie à Charleroi, sont trop peu nombreuses pour ne pas mettre en exergue le présent album, consacré à sa musique de chambre et à trois pièces pour le piano. Né à Frasnes-lez-Gosselies, où son père, menuisier, ne freine pas son orientation musicale, Adolphe se forme aux conservatoires de Bruxelles, puis de Gand. Prix de Rome, version belge, en 1901, il voyage un peu en Italie, en France et en Allemagne. Il revient dans sa région pour enseigner à l’Académie de musique de Charleroi, où il aura notamment, parmi ses élèves, Fernand Quinet (1898-1971), futur membre fondateur du Quatuor Pro Arte et futur chef de l’Orchestre de Liège. Biarent se cantonne à Charleroi, qu’il ne quitte presque jamais, et où il crée un orchestre à l’Académie, qui recevra, lors de concerts, Eugène Ysaÿe ou Arthur De Greef. Il sera toujours très attaché à la Wallonie, composant notamment une Marche triomphale dédié à Charleroi. Il meurt d’une hémorragie cérébrale, à Mont-sur-Marchienne, en pleine Première Guerre mondiale.
Biarent laisse un catalogue limité (il n’a pu composer que pendant une quinzaine d’années) : pages orchestrales, musique de chambre et vocale, pièces pour le piano. Au tournant de notre siècle, le label Cyprès lui a consacré plusieurs précieux albums, qui ont mis en valeur sa symphonie et des pages orchestrales (Contes d’Orient, Poème héroïque) et concertantes (Rapsodie wallonne pour piano et orchestre). Et déjà, sa Sonate pour violoncelle et piano, interprétée par Guy Danel et Diane Andersen, en 2002. Cette dernière partition méritait bien une nouvelle exploration.
Dans la notice qu’il rédige lui-même, le violoncelliste Romain Dhainaut, guide idéal que nous suivons volontiers, estime que cette sonate, entamée en décembre 1914 et terminée quatre mois plus tard, s’ancre définitivement parmi les plus grandes jamais écrites pour le violoncelle. Le compliment n’est pas mince pour cette œuvre, éditée en 1979, qui dépasse la demi-heure, et que Fernand Quinet créa en 1917, avant de l’inscrire plusieurs fois à ses programmes de concerts. Il faut s’arrêter un instant sur le vrai coup de chance qu’ont connu les partitions manuscrites de Biarent. Romain Dhainaut raconte qu’elles ont été miraculeusement sauvées en 1977 de la destruction grâce à un réflexe de la concierge de l’Institut Destrée. Au lieu de les jeter parmi un tas de papiers, elle avertit de sa découverte l’administrateur Guy Galand, enseignant et militant wallon, qui se chargea de les mettre en sécurité.
Nous partageons l’avis de Romain Dhainaut : la Sonate pour violoncelle et piano est une œuvre magistrale, d’inspiration encore romantique, qui s’inscrit dans la ligne de César Franck. Le climat se ressent des événements tragiques de la période de guerre, avec un premier mouvement Poco lento - Ben moderato aux élans ténébreux et aux contrastes enflammés, qui laissent cependant entrevoir une lueur d’espoir. Un bref Presto furioso suit, empreint d’une violence que Dhainaut caractérise comme déshumanisée et unique dans le répertoire pour violoncelle et piano. En guise de troisième mouvement, un Lamento, bref lui aussi, se présente comme une plainte, avant un final qui se situe entre drame et doux épanchements. Cette sonate demande un investissement émotionnel que Raimond Dhainaut, Tournaisien d’origine, et le pianiste Rafael Theissen, issu de l’est de la Belgique, partagent depuis qu’ils se sont connus au Conservatoire de Bruxelles. Le premier nommé s’est perfectionné à La Haye et à Londres, le second à Mannheim, avant de se retrouver pour jouer souvent ensemble. Ils offrent à cette partition l’engagement qu’elle appelle, lui accordant des titres de noblesse mérités, qui devraient assurer sa place sur les affiches de concerts.
Autre œuvre tardive : les Huit Mélodies, qui datent elles aussi de 1915. Leur inspiration puise aux meilleures sources poétiques (Paul Fort, Hélène Vascaresco, Maurice Maeterlinck, Paul Verlaine et sa Lune blanche…), que l’on peut découvrir, chantées par Clotilde Van Dieren, avec Matsura Mizumoto au piano (Cyprès, 2021). Ici c’est la version pour violoncelle et piano que l’on entend. Les thèmes de la femme dans plusieurs circonstances de son existence, ceux de la mort ou du rêve, nourrissent un ensemble où dominent le rythme mélodique et le lyrisme, avec un violoncelle chaleureux. Ici aussi, la connivence entre les interprètes remplit son rôle.
Trois courtes pages pour piano, composées entre 1903 et 1906 et gravées en première mondiale, complètent ce portrait intimiste de Biarent. Un Sonnet, un Nocturne et une Sérénade offrent un autre aspect du compositeur, toujours touchant, pudique ou pénétrant. Rafael Theissen en traduit avec justesse toute la sensibilité. Voilà un bel hommage rendu à un compositeur wallon de talent, fidèle à sa région et à la ville de Charleroi, qui a perpétué son souvenir par une rue qui porte son nom.
Son : 8,5 Notice : 10 Répertoire : 10 Interprétation : 10
Jean Lacroix



