Prometteurs débuts solistes de Louise Acabo, autour du clavecin de Chambonnières
Chambonnières overseas. Œuvres de Jacques Champion de Chambonnières (c1601-1672), Jean-Henry D’Anglebert (1629-1691), Matthew Locke (c1621-1677), Johann Jacob Froberger (1616-1667), Mr Bryan (c1621-1668). Louise Acabo, clavecin. Livret en anglais, français, allemand. Juillet 2024. 73’41’’. Alpha 1156
Amorçant une collection consacrée aux jeunes talents de la scène baroque, le label Alpha tend ses micros à une prometteuse claveciniste, qui n’a pas encore soufflé ses trente bougies. Initiée à Strasbourg auprès d’Aline Zylberajch, formée à Bâle auprès de Jörg-Andras Bötticher et Francesco Corti, aguerrie à Paris auprès de Béatrice Martin, Louise Acabo se distingue comme continuiste dans des ensembles renommés comme Le Concert de la Loge de Julien Chauvin, Masques d’Olivier Fortin, Pygmalion de Raphaël Pichon, et La Chapelle harmonique de Valentin Tournet.
Pour son premier disque soliste, la musicienne a choisi un parcours transfrontalier autour du séminal Jacques Champion de Chambonnières, « explorant et comparant les pièces écrites de sa main ou copiées par d’autres. Ma curiosité s’est avant tout portée sur la présence de son œuvre en Angleterre et son influence sur la littérature anglaise de clavier ». Celui que l’on considère comme le père du répertoire pour clavecin sous le règne de Louis XIV (en 1670, il fut le premier à publier pour son instrument) et qui jamais ne s’éloigna du royaume, ses pièces circulèrent outre-Manche, et y inspirèrent des pages sous l’empreinte de la Suite de danse, selon le style français. L’occasion d’inviter en cette anthologie Matthew Locke, ou des noms moins connus comme John Roberts, Christopher Preston ou Albertus Bryne, par une sélection principalement empruntée au recueil londonien Melothesia de 1673.
Le réseau franco-britannique se structure en cinq Suites groupées par tonalité et introduites par un Prélude dans le sillage de l’art des luthistes. Ce récital ouvert à transversalité n’a pas oublié Froberger, voyageur et médiateur des goûts européens, transbordeur des esthétiques, au risque d’y perdre ses picaillons en traversant le Channel –sa Plaincte [faite à Londres pour passer la Mélancholie] gardera une trace amère de sa spoliation par les forbans. L’immédiate postérité s’exprime par quelques œuvres de D’Anglebert, successeur de Chambonnières auprès du Roi-Soleil, qui conclura l’album par un hommage sous guise d’un Tombeau. En plage 27, le Double d’une Courante traduit aussi le dialogue de génération entre ces deux maîtres du Grand Siècle.
Sur une copie de l’anonyme Diem de 1679, par le facteur suédois Andreas Kilström, se déploie un jeu ample et généreux, voire éployé ou un brin musard. Captées dans une acoustique spacieuse, les lignes prennent leur aise (Allemandes et Sarabandes y gagnent une rayonnante majesté), le chant inonde la polyphonie, quitte à se noyer dans le maquis ornemental (Chaconne rondeau). Les instances rythmées endossent une convaincante projection (La Vétille) quand d’autres, sans manquer d’entrain, brigueraient une autorité pus lapidaire : telle Gigue de Froberger, au sein d’une Suite abordée avec un certain détachement, à l’instar de cet Entretien des dieux langoureusement choyé.
Louise Acabo s’approprie à sa manière le génie de Chambonnières tel que l’observait l’abbé Le Gallois en 1680 : « il faisait paraître un jeu brillant et un jeu coulant si bien conduit et si bien ménagé l’un avec l’autre qu’il était impossible de mieux faire ». C’est qu’à la netteté du trait, l’interprète semble ici préférer la souplesse d’élocution, voire un opulent lyrisme. Dans la notice de son fondamental album (DHM, juin 1992), Skip Sempé avouait ressentir davantage de poésie que de danse dans cette synthèse « des Airs de cour et du récitatif italien avec toute la déclamation et la rhétorique ». C’est par cette éloquence en horizon, par cette radieuse plénitude du sentiment, par cette séduction de la phrase vouée à son effet expressif que Louise Acabo réussit à éblouir et charmer.
Christophe Steyne
Son : 9 – Livret : 9 – Répertoire : 8-9 – Interprétation : 9,5