Unsuk Chin, une création transculturelle visionnaire

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Unsuk Chin (°1961) : Gougalōn, scènes de théâtre de rue, pour ensemble ; Double Concerto pour piano, percussion et ensemble ; Graffiti pour orchestre de chambre. Emmanuel Favre, percussion ; Dimitri Vassilakis, piano ; Ensemble Intercontemporain, direction Pierre Bleuse. 2025. Notice en français, en anglais et en allemand. 60’21’’. Alpha 1200.

La compositrice sud-coréenne Unsuk Chin, dont Crescendo a publié le 16 février 2025 une interview accordée à la revue italienne Musica autour de son art et de ses sources d’inspiration, est née à Séoul, mais vit à Berlin depuis près de quatre décennies. Elle est arrivée en Allemagne grâce à une bourse, qui lui a permis de travailler à Hambourg avec György Ligeti de 1985 à 1988. Elle compte à son actif un catalogue étoffé, où l’on découvre plusieurs concertos, des pièces vocales, dont Akrostichon-Wortspiel, pour soprano et ensemble (1991), qui l’a rendue célèbre, ou l’opéra Alice in wonderland, créé à Munich en 2007 sous la baguette de Kent Nagano. Unsuk Chin écrit une musique polychrome très virtuose, marquée par des orchestrations qui poussent les possibilités expressives des instruments à leur limite. Les trois œuvres du présent album mettent en lumière un espace musical transculturel des plus séduisants, où le mystère et l’énergie sont omniprésents.

La notice fait état d’un propos d’Unsuk Chin : je ne me considère pas comme une compositrice coréenne, mais comme une compositrice qui participe d’une culture musicale internationale. Le programme s’ouvre par six brèves scènes de théâtre de rue,  Gougalōn, une composition de 2009, révisée en 2011 (les deux derniers morceaux ont été ajoutés), qui pourrait paraître en contradiction avec cette affirmation. Il s’agit en effet  de l’évocation de visites en Chine, qui lui ont rappelé des souvenirs d’enfance, ceux de comédiens amateurs itinérants de sa Corée natale, mais l’œuvre  ne relève pas de la description. Le titre est un mot de l’allemand ancien, qui  englobe aussi bien les notions de supercherie que de fausse magie. Ursuk Chin explique sa démarche  : cette pièce présente une « musique folklorique imaginaire », stylisée, dont la mécanique intérieure serait brisée, et qui n’est primitive qu’en apparence. L’instrumentation fait appel à quelques cordes au timbre rugueux, à des bois (flûtes, clarinettes, hautbois), à un piano préparé et à des percussions prolixes qui créent divers climats qui font penser à Ligeti, le maître de Chin. Le prologue, un « rideau » aux accents dramatiques, mais aussi scintillants, est suivi d’une lamentation, avant deux moments au sein desquels un humour ironique est présent, avec des intitulés originaux : « le diseur de bonne aventure aux fausses dents », et un « épisode entre des bouteilles et des canettes ». Cet humour est aussi grinçant, installé dans un univers où s’accumulent des échanges de superpositions rythmiques. Une « danse autour des cabanes », déjantée et balancée,  et  «  la chasse pour la natte du charlatan » concluent un ensemble où l’imagination est vraiment au pouvoir. Une partition dont les séductions sont singulières, se révélant à la fois éclatantes et intenses, désordonnées et contrôlées. L’Ensemble intercontemporain, mené par Pierre Bleuse, son directeur musical depuis 2023, brille de mille feux.  

Le Double Concerto de 2002 offre la possibilité au pianiste Dimitri Vassilakis (°1967), né à Athènes mais formé au CNSM de Paris, et au percussionniste Samuel Favre (°1979), issu du CNSM de Lyon, de reformer leur duo d’il y a plus de vingt ans lorsqu’ils ont enregistré l’œuvre en 2003 avec l’Ensemble intercontemporain, dirigé alors par Stefan Asbury (DG, réédition Kairos). L’ensemble est constitué de dix-neuf musiciens, cordes, bois, vents et cuivres, avec harpe et percussion. Unsuk Chin précise qu’elle a voulu procéder à la fusion de deux parties instrumentales (solistes et ensemble) dans une homogénéité totale, de sorte qu’il en résulte un seul et nouveau corps sonore. Le résultat est un fascinant kaléidoscope autour de métamorphoses et d’images polyrythmiques qui se révèlent emmêlées, dans une atmosphère magique et mystérieuse. L’interprétation, millimétrée, en est particulièrement soignée.

Graffiti, pour orchestre de chambre (2012), complète l’affiche. Ici, l’évocation du street art forme comme un vaste mur sonore, le langage musical oscillant entre âpreté et raffinement, complexité et transparence, précise Unsuk Chin. Le Palimpseste initial, fait de superpositions hyperactives et agitées, suivi d’un Notturno urbano, où des sons de cloches accentuent l’effet de rêve éveillé, et d’une Passacaglia finale vibrante et au rythme éclaté, créent un espace qui semble s’ouvrir vers l’abstraction. L’envoûtement, peut-être bien l’un des secrets de l’art musical de la compositrice, est à la mesure d’une créativité visionnaire, servie avec virtuosité par l’Ensemble intercontemporain. 

Son : 9    Notice : 10    Répertoire : 10    Interprétation : 10

Jean Lacroix      

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