Effets de miroirs baltes et anglais : espace et transparence
Arvo Pärt (°1935) : Spiegel im Spiegel, version pour violoncelle et piano ; version pour violon et piano. Ralph Vaughan Williams (1872-1958) : Fantaisie sur un thème de Thomas Tallis. Veljo Tormis (1930-2017) : Curse upon iron. Pēteris Vasks (°1946) : Plainscapes. Lepo Sumera (1950-2000) : Concerto per voci e strumenti. Tim Posner, violoncelle ; Hülya Keser, piano ; Netherlands Chamber Choir, direction Martina Batič ; Amsterdam Sinfonietta, violon et direction Candida Thompson ; 2020 et 2023. Notice en anglais et en néerlandais. 76’07’’. Channel Classics CSS 46426.
En 1978, Arvo Pärt composait pour le violoniste russe Vladimir Spivakov (°1944) Spiegel im Spiegel (Miroir dans le miroir), une pièce d’une dizaine de minutes dont le dédicataire grava pour ECM en 1995 une inoubliable version avec le pianiste Sergej Bezrodny (°1957). Ce prototype du style « tintinnabuli », qui suivait Für Alina (1976) et Fratres (1977) dans l’évolution du compositeur, avec effet de symétrie et formules répétitives, a fait l’objet de transcriptions pour d’autres instruments, dont le violoncelle. Il a connu un succès universel en devenant l’illustration musicale de documentaires et d’’une vingtaine de films. Dans le présent album, le titre de cette œuvre de Pärt, proposé en deux versions gravées en public et placées en début et en fin de programme, exerce un phénomène de focalisation pour des pages des Estoniens Tormis et Sumera, du Letton Vasks, et de l’Anglais Vaughan Williams. Le tout se situe dans un espace où l’indicible, la magie et l’essence spirituelle règnent en maîtres.
Enregistrements en public donc, effectués à Amsterdam le 6 mai 2020 pour la version violon/piano de Spiegel im Spiegel, et les 12 et 18 mai 2023 pour le reste de l’affiche. La pianiste bulgare Hülya Keser officie pour la partition de Pärt, avec l’Écossaise Candida Thompson (°1967) dans la version pour violon, et l’Anglais Tim Posner (°1995) pour celle qui est dévolue au violoncelle. La part de simplicité, d’émotion ressentie et de caractère éthéré est, dans les deux cas, entretenue avec une touchante pudeur.
Les autres partitions, enserrées, sont, elles aussi, dans la même ligne spirituelle, le terme devant être pris au sens large. En 1910, Vaughan Williams compose sa Fantaisie sur un thème de Thomas Tallis (musicien de l’époque du XVIe siècle des Tudor) dans une instrumentation pour cordes, dont un quatuor. Le compositeur anglais y fait l’éclatante démonstration, au-delà de la mise en valeur du passé culturel de la Renaissance, de son attirance pour la nature. Affinité que l’on retrouve dans Plainscapes (2002) du Letton Vasks, que la notice, rédigée par Sabien Van Dale, contextualise : un environnement évoquant les étendues du pays natal, l’évolution des saisons et les nuits étoilées ; les violons et les violoncelles accompagnent la sérénité d’une mélodie chorale au climat intemporel.
Deux compatriotes de Pärt complètent l’affiche. Veljo Tormis, dont la majeure partie du catalogue se nourrit du folklore populaire de l’Estonie, utilise un chant hautement symbolique pour ses compatriotes : Curse upon iron (littéralement Malédiction sur le fer) de 1972 dénonce, avec un bagage percussif issu du peuple Koryak du nord du Kamtchatka, l’utilisation du métal à des fins militaires ; des incantations chamaniques et des cris inquiétants ajoutent du mystère à cette page troublante. Le Concerto per voci e strumenti de Sumera (1997) intègre des chansons de l’ancien runo estonien, une tradition orale basée sur des musiques récitatives, avec des allitérations et des répétitions incantatoires.
Ce programme, qui a aussi une portée philosophique, est remarquablement servi par le Netherlands Chamber Choir, qui, dans les pages de Tormis, Vasks et Sumero, souligne toute la substance du chant des pays baltes. Quant à l’Amsterdam Sinfonietta, qui compte déjà une importante discographie, il fait à nouveau, comme dans son programme « Pärt über Bach » de 2024 pour le même label, la démonstration de ses qualités, sous la direction de Candida Thompson, à sa tête depuis 2003. Les gravures en public ajoutent aux interprétations une vraie dimension de communication.
Son : 8 Notice : 8,5 Répertoire : 10 Interprétation : 10
Jean Lacroix