Festival Donizetti à Bergame en 2022 : deux raretés de jeunesse en vidéo

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Gaetano Donizetti (1797-1848) : Chiara e Sarafina, melodramma semiserio en deux actes. Pietro Spagnoli (Don Meschino) ; solistes de l’Académie de l’Opéra Lyrique du Théâtre de la Scala, dont Fan Zhou (Serafina), Greta Doveri (Serafina) et Matias Moncada (Don Alvaro/Don Fernando) ; Chœurs de l’Académie du Théâtre de la Scala ; Orchestre Gli Originali, direction Sesto Quatrini. 2022. Notice et synopsis en italien et en anglais. Sous-titres italiens, anglais, français, allemands, japonais et coréens. 153’ 00’’. Un DVD Dynamic 37987. Aussi disponible en Blu Ray.

Gaetano Donizeti (1797-1848) : L’aio nell’imbarazzo, melodramma giocoso en deux actes. Alessandro Corbelli (Il marchese Giulio Antiquati) ; Alex Esposito (Gregorio Cordebono) ; élèves de la Bottega Donizetti, dont Francesco Lucii (Il marchese Enrico), Marilena Ruta (Madame Gilda Tallemanni) et Lorenzo Martelli (Il marchese Pippetto) ; Chœurs et Orchestre de l’Opéra Donizetti, direction Vincenzo Milletari. 2022. Notice et synopsis en italien et en anglais. Sous-titres italiens, anglais, français, allemands, japonais et coréens. 140’ 00’’. Un DVD Dynamic 37993. Aussi disponible en Blu Ray.

Pour son 8e Festival Donizetti, cuvée 2022, la cité natale du compositeur a programmé trois opéras pendant les mois de novembre et décembre : La Favorite, que nous avons présentée dans sa version vidéo le 16 janvier dernier, ainsi que deux raretés : Chiara e Serafina, qui date de 1822, et L’aio nell’imbarazzo de 1824. Ces deux spectacles sont eux aussi disponibles sur le support vidéo. Nous avions salué les qualités de La Favorite : Annalisa Stroppa y inaugurait avec succès sa prise de rôle, au sein d’une intéressante production. Les deux autres aventures scéniques laissent par contre des impressions contrastées. 

Après des débuts prometteurs dès 1818, à Venise, Mantoue, Rome ou Naples, Donizetti se voit commander un ouvrage par la Scala de Milan, dont la création est fixée au 26 octobre 1822 (la production bergamasque du 4 décembre en célébrait donc le bicentenaire à quelques jours près). Le livret du projet Chiara e Serafina est confié au déjà chevronné Felice Romani (1788-1865), collaborateur de plusieurs compositeurs, dont Rossini. Nous renvoyons le lecteur à notre récent article du 2 mai consacré à la première gravure mondiale de Dalinda, afin de faire plus ample connaissance avec cet écrivain. Mais Romani n’est pas assidu à la tâche : il ne remet son livret qu’une douzaine de jours avant les répétitions, ne laissant que peu de temps à Donizetti pour composer en mettant ce dernier dans un état d’excitation tel que cela lui vaudra pendant quelque temps le sobriquet de Maestro Orgasmo (Philippe Thanh, Donizetti, Actes Sud/Classica, 2005, p. 29-30). Inspiré de la pièce en quatre actes et en prose La Citerne du Nancéen René-Charles Guilbert de Pixerécourt (1777-1844), créée au Théâtre de la Gaîté à Paris en 1809, le livret, rocambolesque, n’a guère inspiré Romani, qui le réduit à deux actes. 

Pour faire court, l’intrigue met en scène Don Alvaro, prisonnier de pirates avec sa fille Chiara ; il réussit à regagner l’Espagne pour protéger son autre fille, Serafina, des malversations de Don Fernando qui veut l’épouser et s’emparer des biens de Don Alvaro en l’accusant de trahison. Ce dernier va conclure un pacte avec l’un des pirates, Picaro, qui est son ancien serviteur, la « citerne » étant un refuge pour cacher Serafina. Tout finira par s’arranger, comme on peut bien le penser, les « bons » étant récompensés. Sur cette trame, Donizetti, pris par le temps, a composé une musique et une série d’airs de facture inégale. On y retrouve des réminiscences de Rossini (dont un joyeux et subtil parallèle entre Picaro et Figaro), de Cherubini ou de Mozart. Pour un résultat moyen, qui n’a pas enthousiasmé le public de 1822, Chiara e Serafina ne tenant l’affiche qu’une dizaine de jours avant de sombrer dans un oubli mérité que la présente production, première mondiale en vidéo, ne vient hélas pas corriger. 

On reconnaîtra cependant au metteur en scène Gianluca Falaschi le mérite d’avoir essayé d’emballer ce mélange de situations à la fois bouffonnes et sérieuses en optant pour une atmosphère Commedia dell’arte, masque et costumes clinquants à l’appui (ils sont signés par Falaschi, dont c’est la spécialité). Mais la sauce ne prend pas vraiment, car l’espace scénique, réduit à deux niveaux sans cesse occupés, dont l’un par les chœurs, manque d’imagination. L’ambiance est souvent nocturne, les lumières blafardes, et la direction d’acteurs est inachevée. À la vérité, on se prend à trouver le spectacle long, voire fastidieux. À la base, la faute en revient, de façon conjointe, à Romani et à Donizetti, dont la collaboration future donnera des chefs-d’œuvre. Chiara e Serafina n’en est pas un, loin de là. Mais on peut toujours améliorer ce qui n’est guère attractif au départ. 

Par malheur, l’orchestre, qui joue sur instruments d’époque, ne vient pas relever le niveau, car la baguette du chef romain Sesto Quatrini (°1984) est routinière, sans grand relief ni relance, et elle n’anime que rarement le spectacle. Celui-ci a pourtant deux mérites, et ils sont d’ordre vocal : la prestation de Pietro Spagnoli (°1964) pour commencer. Ce baryton est un spécialiste du répertoire de Rossini, Bellini et Donizetti. Il incarne le personnage de Don Meschino, qui va recueillir dans son château Don Alvaro et sa fille Chiara. Chaque intervention de ce chanteur chevronné est heureuse. Les autres rôles ont été confiés à des solistes en formation à l’Académie lyrique de la Scala, une belle occasion pour ces jeunes voix de participer à une production. Ils tirent bien leur épingle du jeu et apportent de la fraîcheur à la platitude musicale, notamment Matias Moncada qui est à la fois Don Alvaro et Don Fernando, Sung-Hwan Damien Park en amusant et expressif Picaro, ou Valentina Pluzhnikova en Lisetta. Fan Zhou incarne une Serafina plus effacée que Greta Doveri en Chiara, dont l’air final est salué par un public où l’on décèle quelques huées. 

En conclusion, ce spectacle, proposé dans le cadre inhabituel de la salle du Teatro Sociale de Bergame, située dans la vieille ville et plutôt vouée à la prose et à la danse, se révèle globalement insatisfaisant, voire dispensable, en dehors, répétons-le, du fait qu’il a permis à de jeunes artistes de connaître l’expérience de la scène. À réserver aux fans inconditionnels du « tout Donizetti », mais le risque de confirmer l’oubli depuis deux siècles est bien présent !

Le même principe de mise en valeur de jeunes interprètes a été choisi pour L’aio nell’imbarazzo (« Le précepteur dans l’embarras »), premier vrai succès de Donizetti lors de sa création en 1824 au Teatro Valle de Rome. Le livret de Jacopo Ferretti (1784-1852), célèbre pour avoir écrit le texte de Mathilde de Sabran et La Cenerentola pour Rossini, s’inspire de la pièce du même titre du comte romain d’origine française Giovanni Giraud (1776-1831), donnée avec succès en Italie dès 1807, puis en France. En 1826, Donizetti fera une adaptation napolitaine de son opéra et l’intitulera Don Gregorio. Cette fois, ce sont des élèves issus de l’atelier musical Bottega Donizetti de Bergame qui ont été choisis pour faire vivre L’Aio nell’imbarazzo, peu joué mais très amusant, aux côtés de deux artistes de haut niveau : les barytons Alex Exposito (°1975, à Bergame) et le Turinois Alessandro Corbelli (°1952), qui a la particularité d’avoir été dans la distribution de l’enregistrement pour Fonit Cetra à Turin en 1984, sous la direction de Bruno Campanella. Quarante ans plus tard, il n’a rien perdu de ses qualités vocales. C’est l’édition critique de Maria Chiara Bertieri qui est ici utilisée ; elle constitue un retour aux sources originales. 

Le livret relève de la comédie : le marquis Antiquati a deux fils déjà grands qu’il veut préserver de la gent féminine et de ses turpitudes possibles. Il en confie l’éducation et la garde à un précepteur, Gregorio Cordebono, qui constate l’accablement du jeune marquis Enrico. Celui-ci est en réalité marié en cachette avec Gilda, union dont un enfant est né ; sa tristesse s’explique par le fait qu’il en est séparé. L’autre jeune marquis, Pippetto, est de son côté amoureux de la servante Leonarda, qui est plus âgée. Après bien des quiproquos, tout finira par s’arranger, les femmes finissant par imposer leurs volontés et Antiquati étant en fin de compte heureux d’être grand-père. Pour faire vivre tout cela, le metteur en scène, Francesco Micheli, directeur du Festival Opera Donizetti, a opté pour une transposition à notre époque, et plus précisément en 2042, dans un univers numérique. Avec tout ce que cela implique en termes de tablettes, accès aux réseaux sociaux, rendez-vous en ligne, espace graphique, écrans colorés, utilisation de la vidéo, etc. C’est original, astucieux, et si un temps d’adaptation est nécessaire, il est court et on se laisse vite aller à s’amuser devant les trouvailles en tous genres, qui vont des costumes bigarrés jusqu’au décor avec praticables et structures mobiles qui donnent à l’action un dynamisme permanent.

La musique est imaginative, dans une optique rossinienne, avec une orchestration habile et vive, des couleurs dosées par une instrumentation subtile. Le succès a été au rendez-vous dès la création, et l’œuvre s’écoute avec un vif plaisir. Le chef Vincenzo Milletari (°1990), qui a étudié au Conservatoire de Milan, emmène les excellents chœurs et l’orchestre du Donizeti Opera dans cet univers échevelé qu’il anime avec toute l’agilité requise. La représentation de novembre 2022, très bien filmée, a eu lieu au Teatro Donizetti de la Piaza Cavour. La distribution vocale est de qualité. Antiquati, le père protecteur têtu et craintif, trouve en Alessandro Corbelli un interprète idéal : articulation exemplaire, expressivité sans faille et sens de la couleur. Gregorio, le précepteur qui devient complice des deux jeunes marquis qu’il doit surveiller, trouve en Alex Exposito une voix assurée et claire. Sa présence scénique est impeccable. La jeune équipe qui entoure ces deux barytons est galvanisée par leur maîtrise du style. On les applaudit, qu’il s’agisse de Francesco Lucii en Enrico, aux aigus bien menés, de Lorenzo Martelli en Pippetto, très comique, de Caterina Dellaere en malicieuse servante Leonarda, ou de Marilena Ruta en Gilda, épouse et mère émouvante. L’opéra se termine sur un message que proclame Gilda et qui a une portée féministe : Donne care ! Qui fra noi…. Il conclut cette comédie réussie, autre première en vidéo, en affirmant que les femmes arrivent toujours à leurs fins. 

Notes globales

Chiara e Serafina : 4,5

L’aio nell’imbarazzo : 7, 5

Jean Lacroix          

Chroniques réalisées sur la base des DVD

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