Pierre Cao (1937-2026) — La voix s'est tue à Vézelay
Le monde musical luxembourgeois et francophone vient de perdre l'une de ses grandes figures. Le ministère de la Culture luxembourgeois a annoncé le décès, à 88 ans, du musicien et chef d'orchestre Pierre Cao.
Né le 22 décembre 1937 à Dudelange, le chef laisse derrière lui une œuvre de transmission, d'exigence et de ferveur qui aura irrigué durant plus d'un demi-siècle la vie musicale du Grand-Duché, de la Belgique, de la Bourgogne et bien au-delà.
Une formation bruxelloise, une rigueur de toute une vie
C'est au Conservatoire royal de Bruxelles que Pierre Cao étudie la composition et la direction d'orchestre — un ancrage belge qui marquera durablement son parcours et auquel Crescendo Magazine ne pouvait être insensible. La consécration internationale survient très tôt : en 1968, il est lauréat du concours international des chefs d'orchestre Nikolai Malko de Copenhague, distinction qui le propulse sur la scène européenne. Au sortir de ce concours, il devient chef assistant de l'ancien Orchestre symphonique de RTL et directeur musical de l'orchestre de chambre Les Musiciens. Polyglotte — il parlait couramment le luxembourgeois, l'allemand, le français, l'italien —, il incarnait cette figure du musicien d'Europe centrale, à la fois cosmopolite et profondément attaché à sa terre.
L'apôtre du chant choral
Si Pierre Cao a longtemps dirigé l'orchestre, c'est dans le répertoire choral qu'il a forgé l'essentiel de son legs. Co-fondateur de l'INECC Mission Voix Lorraine (Institut Européen de Chant Choral) puis de l'INECC Luxembourg, il a œuvré sans relâche à la formation des chefs et à la diffusion de la pratique chorale. Une vocation pédagogique qui s'est doublée d'un magistère : il a enseigné au Conservatoire de Luxembourg jusqu'en 1998, formant des générations de musiciens.
L'oreille européenne se souviendra également d'un Pierre Cao chef de fosse atypique, qui assura la direction musicale des éditions 1973 et 1984 du Concours Eurovision de la chanson, organisées au Nouveau Théâtre de Luxembourg — témoignage d'une polyvalence assumée, loin des cloisonnements de genre.
Namur, 1987 : la fondation d'un chœur qui allait devenir une référence internationale
C'est un chapitre que la mémoire collective belge se doit de saluer avec une attention particulière. En 1987, Pierre Cao crée le Chœur de Chambre de Namur pour sa classe de direction — un acte fondateur dont peu de mélomanes mesurent aujourd'hui la portée. Né à l'initiative du Centre d'art vocal et de musique ancienne (Cav&ma), basé à Namur, ce chœur dont Pierre Cao fut le premier directeur artistique est devenu l'un des fleurons absolus de la musique ancienne en Belgique francophone et l'un des grands ensembles vocaux européens.
Quelques années plus tard, le pédagogue luxembourgeois revenait à son rejeton namurois en qualité de chef invité : on le retrouve notamment dans le célèbre enregistrement du Messie de Haendel dans la version réorchestrée par Mozart, paru chez Astrée Auvidis en 1993, où il préparait le Chœur de Chambre de Namur pour Jean-Claude Malgoire et La Grande Écurie et la Chambre du Roy. Les enregistrements parus depuis lors chez Erato, Ricercar, K617, Naïve, Ambronay, Alpha Classics et bien d'autres ont consacré la maison-mère namuroise — mais c'est bien à Pierre Cao que reviendra le mérite de l'avoir mise au monde.
Arsys Bourgogne et Vézelay : l'œuvre d'une vie
Le grand chapitre de sa carrière s'écrit en Bourgogne. Appelé en 1999 par le Ministère de la Culture et le Conseil Régional de Bourgogne, il fonde le chœur professionnel Arsys Bourgogne et le hisse au rang des meilleurs ensembles professionnels de la scène européenne, installant les Rencontres Musicales de Vézelay parmi les principaux moments musicaux nationaux.
Sous sa direction durant quinze années, Arsys Bourgogne — formation à géométrie variable de 8 à 16 chanteurs — embrasse six siècles de répertoire, de Monteverdi à Messiaen, de Bach à Scelsi. La discographie léguée par cette aventure constitue un patrimoine d'une rare cohérence : Requiem et musiques sacrées de Biber enregistrés à Salzbourg, motets de Bach avec Les Basses Réunies, Israel in Egypt de Haendel avec le Concerto Köln, Dixit Dominus avec Harmonie Universelle, sans oublier la captation des Vêpres pour Sainte Marie-Madeleine commandées à six compositeurs vivants — Thierry Escaich, Nicolas Bacri, Guillaume Connesson, Régis Campo, Philippe Fénelon et Pierre-Adrien Charpy — magnifique manifeste d'un chef qui n'a jamais cédé à la facilité du « tout-baroque ».
Le Special Achievement Award des ICMA 2022 : la reconnaissance des pairs
Au-delà des cercles strictement luxembourgeois, c'est l'ensemble de la critique musicale internationale qui a tenu à saluer son parcours. En 2022, le jury des International Classical Music Awards (ICMA) lui décernait un Special Achievement Award, aux côtés du pianiste Michael Korstick, dans une promotion qui couronnait également Ádám Fischer (Lifetime Achievement) et Martin Fröst (Artiste de l'année).
La symbolique était forte : c'est dans sa propre Philharmonie nationale que les critiques européens venaient saluer celui qui, depuis Dudelange jusqu'à Vézelay en passant par Namur, n'avait jamais cessé de porter haut une certaine idée de l'exigence musicale. À cette occasion, interrogé par Guy Engels (Radio 100,7), Pierre Cao livrait une réflexion d'une lucidité désarmante sur son métier : à la question de savoir quand un chef d'orchestre est vraiment prêt, il répondait « Au fond, jamais. Dieu merci, à un moment donné, les affiches du concert sont imprimées, et il faut bien finir de répéter ». Toute sa philosophie tenait dans ce mot.
Honneurs et reconnaissance
Les distinctions ne se sont pas limitées aux ICMA. Chevalier de la Légion d'honneur le 14 juillet 2011, Pierre Cao a reçu en 2022, à la veille de ses 85 ans, le Lëtzebuerger Musekspräis — Prix national de musique, doté de 10 000 euros et remis par la ministre de la Culture Sam Tanson, couronnement d'une carrière entièrement dédiée à son art et à son pays.
Une élégance qui manquera
Il y avait chez Pierre Cao une élégance — celle du geste, du verbe, du choix des œuvres — qui se faisait rare. Une manière de servir la musique sans jamais s'en servir, de défendre la voix humaine comme un bien commun européen, d'inscrire un festival en pierre dans la nef d'une basilique, de semer en Wallonie un chœur qui allait pousser pendant près de quarante ans. La basilique de Vézelay, comme la collégiale Saint-Loup ou le Grand Manège de Namur, lui demeureront à jamais associées : il y avait fait de plusieurs villes du nord de l'Europe autant de capitales du chant.
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