Frank Peter Zimmermann emmène l’ONF dans un Beethoven souverain

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L’Orchestre National de France, sous la direction de son directeur musical Cristian Măcelaru, nous proposait un programme qui, certes, ne brillait pas par son audace, mais nous a permis d’entendre deux grands chefs-d’œuvre, de ceux dont ne se lasse pas.

Pour commencer, le Concerto pour violon de Beethoven, avec rien moins que Frank Peter Zimmermann, violoniste qui mène une carrière exceptionnelle, que ce soit sur scène (il est, par exemple cette saison, à l’affiche avec les meilleurs orchestres du monde), ou en studio (on serait bien en peine de pointer les manques dans sa discographie). Qui d’autre possède un répertoire aussi vaste, dans tous les genres, de toutes les époques (des Sonates et Partitas de Bach qu’il vient d’enregistrer, jusqu'à la création contemporaine qu’il suscite inlassablement) ?

L’impression générale qui se dégage de cette interprétation du Concerto de Beethoven est celle de la cohérence. Dans des tempos généralement assez allants, voilà une version pleine de nuances, autant dans la partie de soliste qu’à l’orchestre. On ne s’ennuie pas un instant, et si Cristian Măcelaru n’est pas en retrait du soliste, nous sentons bien que la véritable âme artistique, c’est le violoniste. Du reste, il fait le choix de jouer tous les tuttis, soit avec les premiers soit avec les seconds violons, et à le voir se fondre aussi bien dans la masse, nous imaginons (ce qui sera confirmé par la suite quand nous apprendrons que c’est lui qui fournit toutes les partitions pour l’orchestre, réglées... comme du papier à musique) que c’est bien Frank Peter Zimmermann qui a imposé ses vues très précises.

Du point de vue instrumental, il est phénoménal : aucun besoin de forcer, tout passe, mêmes les nuances les plus ténues (grâce aussi, bien entendu, à tout le travail d’orchestre, particulièrement abouti). Il a une maîtrise absolue de l’instrument, sans aucun tic violonistique. Dans son jeu, ni chichi ni routine, mais une sorte d’évidence, d’urgence, qui apporte un mélange de plénitude et de tension qui sied si bien à ce chef-d'œuvre. Son intelligence du texte est époustouflante.

Sans esbrouffe, Frank Peter Zimmermann se joue de toutes les difficultés des cadences (il choisit celles de Fritz Kreisler, les plus souvent jouées, au point qu’elles appartiennent presque à ce Concerto). S’il les mène tambour battant, c’est sans doute pour bien nous guider dans les structures harmoniques, et nous permettre de faire au mieux le lien avec le matériau du Concerto. Par ailleurs, il en fait magistralement ressortir tous les thèmes et motifs. Du grand art.

L’Orchestre National de France lui apporte un soutien infaillible, à l’image de sa bassoniste Marie Boichard, bien gâtée par le compositeur, qui fait preuve d’une très grande musicalité.

Dans le finale du Concerto, nous avions bien senti, par moments, que même s’il ne perdait jamais de vue la dimension artistique, Frank Peter Zimmermann n’était pas totalement détaché de la virtuosité pour elle-même. C’est éclatant dans le bis qu’il a choisi : le Grand Caprice sur Le Roi des Aulnes de Schubert, d’Heinrich Wilhelm Ernst, l’une des pièces les plus redoutablement difficiles de tout le répertoire pour violon. Même quelqu’un qui connaît bien la technique de l’instrument ne peut pas toujours deviner, à l’écoute, ce qui est écrit, tant les acrobaties s’entremêlent, mélangeant notamment pizz de la main gauche et harmoniques au milieu de gammes, d’arpèges et du thème de Schubert. Si, déjà, faire entendre tout cela relève de l’exploit, notre soliste se permet en plus d’y trouver des couleurs et des atmosphères. Du très grand art !

Après l’entracte, la Première Symphonie de Brahms. Cette fois, l’Orchestre National de France est donc seul. Justement, il est en ce moment à l’honneur, dans Famous Orchestras, une série sur Arte de quatre documentaires consacrée aux « meilleurs orchestres du monde », et où il est en compagnie des mythiques philharmoniques de Berlin et de Vienne, ainsi que du Concertgebouw d’Amsterdam. À l’entendre dans cet Auditorium de Radio France, dont l’acoustique, excellente pour les petites formations, n’est pas optimale pour les grands orchestres, on se dit que c’est aussi là que se joue la différence avec ces trois phalanges européennes d’exception. Notre National, lui, ne dispose pas d’une salle qui, en quelque sorte, n’aurait pour mission que de magnifier l’identité sonorité de « son » orchestre.

Notamment dans Brahms, l’ONF ne possède pas la magnificence sonore de ces glorieuses phalanges. Il ne nous donne pas moins de cette Première Symphonie une interprétation vivante et colorée, sous la direction de Cristian Măcelaru qui dirige par cœur. Très expressif, il a à cœur de faire ressortir les voix intermédiaires et les motifs secondaires. Après un Allegro bouillonnant et nerveux, il enchaîne avec un Andante intérieur et douloureux (remarquable solo de hautbois de Mathilde Lebert). L’Allegretto est sans doute plus musclé que grazioso. Quant au Finale, tout son début, tellement fluctuant, est ici dramatique, narratif (presque cinématographique), avec de magnifiques moments d’orchestre. Quand arrive le thème, qui rappelle tant celui de la Neuvième Symphonie de Beethoven, de ce Finale, on retrouve l’énergie du premier mouvement, pour une fin fougueuse et brillante.

Ce n’est pas l’habitude quand un orchestre joue à la maison. Mais ce concert, qui avait été donné ici même une semaine avant, était le dernier d’une tournée qui avait profité aux publics de Brest, de Vannes et de Caen. Pour cette occasion, l’orchestre avait préparé un bis. Nous avons donc eu droit, nous aussi, à une irrésistible Cinquième Danse hongroise de Brahms. Le public parisien peut fêter son National, avec la même ferveur qu’à Berlin, Vienne ou Amsterdam !

Paris, Auditorium de Radio France, 7 mai 2026

Pierre Carrive

Crédits photographiques : Christophe Abramowitz / Radio France

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