Le nouveau label Habanero rend hommage au Brésil de Santoro et de Villa-Lobos

Cláudio Santoro (1919-1989) : Deux Préludes ; Paulistanas ; Préludes, deuxième série, Livre I. Heitor Villa-Lobos (1887-1959) : Ciclo brasileiro ; Bachiana brasileira n° 4 ; Chôros n° 5 « Alma Brasileira ». Marcos Madrigal, piano. 2017. Notice en anglais, en français et en espagnol. 92’ 39’’. Un boîtier de deux CD Habanero AJI-001.
Après avoir fondé en 2011 le label Artalinna, dédié aux jeunes talents, le producteur parisien Pierre-Yves Lascar vient d’en inaugurer un second, nommé Habanero, et destiné, comme l’explique l’initiateur, à révéler les beautés multiples du vaste continent latino-américain, et plus encore, l’extraordinaire poésie de son fonds sonore. Les parutions initiales vont s’attarder à l’héritage pianistique brésilien. Des cycles de Villa-Lobos, dont la réputation n’est plus à faire, et du moins connu Santoro, sont mis à l’honneur pour un premier album de deux CD, qui est aussi un bel objet éditorial. En plus des notices traditionnelles, des photographies en pleine page évoquent les deux compositeurs et leur entourage et, au milieu du livret d’accompagnement, un cahier d’une petite dizaine d’aquarelles et de dessins en couleurs, signés par Stéphane Cerveau, est inséré ; il illustre certaines pages musicales de façon onirique. Cet artiste, qui est aussi poète et écrivain, a imaginé des rythmes et des formes qui se sont imposées à son esprit en écoutant les compositions. On saluera cet univers de miniatures colorées qui ajoute un intérêt indéniable à la présentation de ce nouvel album. Pierre-Yves Lascar a bien compris que l’attrait d’un appareil visuel de qualité ajoute une réelle valeur au plaisir musical.
Le premier disque est consacré à Cláudio Santoro, qui fut aussi violoniste et chef d’orchestre. Ce créateur, peu connu chez nous, se forme au Conservatoire de Rio de Janeiro, et étudie avec Nadia Boulanger à Paris. Tenté en début de carrière par le dodécaphonisme, il s’intéresse au folklore et à la musique de son pays natal à la fin de la décennie 1940, et rejoint la tendance nationaliste qui se fait jour. Rentré au Brésil, il enseigne et dirige des concerts, jusqu’en Russie. Attiré par le rythme, mais aussi par le lyrisme, il compose une série de préludes entre 1940 et 1960, des pages accessibles, dont certaines sont ici proposées. Les sept Paulistanas (1952/53), ont été composées à Sao Paulo. Elles sont le reflet du souci de Santoro pour le chant et, comme le précise la musicologue Claudia Fallarero, elles alternent des pièces d’un lyrisme émouvant, voire douloureux, et d’autres aux accents rythmiques contrastés et incisifs.
C’est le cas aussi pour les Préludes, deuxième série, Livre I. Santoro a sélectionné douze préludes parmi les vingt-cinq composés entre 1957 et 1968, en divers lieux : Leningrad, Moscou, Rio, Milan, Vienne, Londres, Genève ou Brasilia. L’expressivité règne en maître dans ces pages brèves, sensibles et souvent intimes, que joue avec la sobriété ou la vitalité nécessaires le pianiste Marcos Madrigal (°1984), né à La Havane. Formé à l’Institut Supérieur des Arts de Cuba, il a remporté quelques concours et a participé à des masterclasses à Lugano ou au lac de Côme, avec Dimitri Bashkirov, Andreas Staier ou Malcolm Bilson. Sa discographie se décline chez Artalinna, notamment des sonates de Prokofiev, mais aussi chez Brilliant ou Piano Classics, son intérêt se portant sur des répertoires moins fréquentés : Lecuona, Guastavino, Pizzetti, Montemezzi… L’occasion est belle de faire plus ample connaissance avec Santoro qui, sur le plan international, est dans l’ombre du prolifique Villa-Lobos : son importance pour la musique brésilienne du XXe siècle est ainsi mise en lumière.
Avec Villa-Lobos, objet du second disque de l’album, on est sur un terrain familier, les trois partitions choisies étant emblématiques de son art brillant et, plus largement, du répertoire brésilien. Le Ciclo brasileiro de 1936/37, composé à Rio de Janeiro, consiste en quatre pièces de grande virtuosité, souvent jouées en concert de façon séparée. L’inspiration est ancrée à chaque fois dans la réalité traditionnelle locale : le travail du paysan qui œuvre à sa plantation, les impressions éprouvées au clair de lune, la fête dans le sertão, l’arrière-pays brésilien aride, et dans ce dernier décor, la danse de l’Indien blanc, qui clôt le cycle. C’est ce dernier intitulé qu’avait choisi Anna Stella Schic (1922-2009) pour son livre consacré à Villa-Lobos : Souvenirs d’un Indien blanc (Actes Sud, 1987). Cette pianiste brésilienne, qui fut l’épouse du compositeur français Michel Philippot (1925-1996), avait notamment étudié à Paris avec Marguerite Long, et était proche de Villa-Lobos, dont elle créa le Concerto pour piano n° 2 en 1948. Elle enregistra en 1977 pour EMI une intégrale de son œuvre pianistique, qui demeure encore une référence essentielle. L’occasion est belle de relire son ouvrage, bel hommage au créateur brésilien. Ce Ciclo brasileiro se révèle d’une belle ampleur mélodique, entre moments chantants ou rythmés, avec un travail de la main gauche affirmé et l’utilisation d’arpèges brisés. La poésie est sans cesse présente, aussi bien dans la description que dans le côté évocateur.
La Bachiana brasileira n° 4 est, elle aussi, en quatre parties, composée entre 1930 et 1941, à l’origine pour le piano, avant orchestration par Villa-Lobos. Là aussi, l’évocation est dominante, mais elle se veut aussi un hommage à Bach, que le Brésilien vénérait pour l’universalité de son langage. On y ajoute le Chôros n° 5 « Alma brasileira » de 1925, dont le chant développé évoque des instruments à percussion, et se révèle, comme le voulait son créateur, animé avec vigueur par des couleurs flamboyantes.
Marcos Madrigal est à l’aise dans ces pages dont il souligne la richesse des plans sonores et de l’inventivité, les parfums spécifiques ou l’envoûtement des climats avec un toucher à la fois généreux et plastiquement en situation. On notera que l’enregistrement a été effectué à Oxford à la fin de l’été 2017. Il a donc été soigneusement conservé pour inaugurer ce label Habanero, dont on se réjouit déjà de découvrir la suite annoncée du catalogue, qui promet d’autres immersions dans le continent latino-américain. Avec un petit regret quand même : la durée de chaque disque est bien courte (44 minutes pour Santoro ; 48 pour Villa-Lobos). Elle n’empêche pas le plaisir éprouvé à l’écoute, ce qui est en fin de compte l’essentiel.
Son : 8 Notice : 10 Répertoire : 10 Interprétation : 10
Jean Lacroix



