La Montagne noire d’Augusta Holmès à Bordeaux : résurrection d’une œuvre ambitieuse
L’Opéra de Bordeaux, avec l’initiative du Palazzetto Bru Zane, a eu l’audace de ressusciter La Montagne noire, opéra en quatre actes d’Augusta Holmès, 131 ans après sa création au Palais Garnier en 1895.
« Chef-d’œuvre oublié »
Présentée aujourd’hui comme un « chef-d’œuvre oublié », l’œuvre connut à sa création un succès public réel, mais un accueil critique réservé, avant d’être rapidement retirée de l’affiche. L’opéra sombre dans l’oubli après la mort de son autrice, Augusta Holmès, en 1903, tout comme son vaste catalogue : plus de 300 mélodies, trois symphonies dramatiques, sept poèmes symphoniques et quatre opéras. Plusieurs raisons peuvent expliquer cette éclipse : son admiration revendiquée pour Wagner, un sujet inspiré de l’actualité des années 1880 (la résistance monténégrine face aux Turcs), devenu moins parlant quinze ans plus tard, mais aussi certaines positions politiques de Holmès, proche des Parnassiens et anti-dreyfusarde, comme le rappelle le chef Pierre Dumoussaud dans le programme. Son langage musical lui-même paraît déjà démodé lors de la création : une écriture patriotique et guerrière dominée par les cuivres et un héritage du grand romantisme français, dans un mélange de styles évoquant tour à tour Meyerbeer, Gounod, Saint-Saëns et surtout Wagner. Il faut attendre 2024 pour revoir l’œuvre à Dortmund grâce au travail du Palazzetto Bru Zane, puis cette production bordelaise mise en scène par Dominique Pitoiset.
L’esprit de l’art total wagnérien
Le livret, écrit par Holmès elle-même dans l’esprit de l’art total wagnérien, raconte l’amitié entre deux chefs monténégrins, Mirko et Aslar, bouleversée par l’arrivée de la jeune Turque Yamina. Séduit par cette dernière, Mirko abandonne peu à peu sa femme Helena et sa patrie pour suivre Yamina en Turquie. Malgré deux tentatives d’Aslar pour le ramener à la raison, l’histoire conduit finalement les deux amis à un affrontement tragique. Ce texte souffre de longueurs, de redondances et de quelques incohérences ; Holmès semble moins préoccupée par l’efficacité dramatique que par la mise en valeur de certaines pages musicales, ce qui expliquerait peut-être un livret souvent bavard. Le livret insiste d’ailleurs sur les thèmes de la fidélité et de la morale religieux, dans un écho assez troublant à notre époque. La partition alterne épisodes belliqueux et grands élans lyriques, entre effets spectaculaires et airs plus inspirés et intimistes.
Répétition et enregistrement
Pour cette recréation, Dominique Pitoiset imagine une mise en scène située dans une « répétition d’un spectacle qui ne sera jamais donné ». Les représentations bordelaises servent également à l’enregistrement d’un disque dans la collection « opéra français » du Palazzetto Bru Zane. Ainsi, chaque acte débute par une image, projeté sur un écran, du chef Pierre Dumoussaud donnant des indications en direct, tandis que l’on entend aussi Alexandre Dratwicki, directeur artistique du Palazzetto Bru Zane, intervenir depuis sa cabine pour prodiguer des instructions de diction aux chanteurs. Ceux-ci apparaissent d’abord en tenue de ville avec leurs partitions, pendant que techniciens, maquilleuses et costumiers s’activent sur scène. Progressivement, les éléments de répétition disparaissent : pupitres retirés, costumes enfilés, apparition d’une croix au fond du plateau, jusqu’à un quatrième acte pleinement théâtral. L’idée n’est pas nouvelle (Laurent Pelly l’utilisait dans Così fan tutte en 2022 au Théâtre des Champs-Élysées), mais elle permet ici de concentrer l’attention sur les voix. On peut toutefois se demander si une scénographie plus théâtrale n’aurait pas facilité l’entrée du public dans une œuvre inconnue, d’autant que l’acte IV, le plus pleinement mis en scène, est aussi le plus lisible dramatiquement.
Les voix au service de la grandeur dramatique
Le plateau vocal réunit une distribution de haut niveau. Aude Extrémo compose une Yamina sensuelle, manipulatrice et destructrice, sans la réduire à une simple séductrice. Le personnage laisse aussi entrevoir une part de sincérité, telle une cousine de Carmen. Le rôle, très exigeant, parcourt une large tessiture et la mezzo-soprano y déploie une présence dramatique puissante et une émission solide, malgré quelques aigus légèrement acides lors de cette première. Son air du deuxième acte, « Près des flots d’une mer bleue et lente », compte parmi les moments les plus émouvants de la soirée. Face à elle, Julien Henric construit un Mirko nuancé, partagé entre devoir patriotique et passion amoureuse. Il maîtrise avec finesse projections, couleurs et dynamiques, aussi bien dans le duo tendre avec Yamina, « Repose-toi sur mon bras qui t’enlace », que dans les affrontements plus violents avec Aslar. Celui-ci est incarné par Tassis Christoyannis, habitué des productions du Palazzetto Bru Zane. Il impose une autorité vocale naturelle et donne une réelle humanité à ce chef de guerre inflexible.
Marie-Andrée Bouchard-Lesieur marque fortement le début de l’ouvrage grâce à la profondeur et à la résonance de sa Dara, mère de Mirko. On attend avec impatience son retour, mais hélas, le rôle disparaît totalement dans la seconde partie. Hélène Carpentier apporte à Helena une douceur recueillie qui contraste avec l’univers viril et guerrier de l’opéra, particulièrement dans sa prière « Blanche Vierge, qui sous vos voiles ». Enfin, Guilhem Worms profite de sa courte apparition pour donner au Père Sava une présence noble, grâce à son timbre droit et chaleureux.
Un orchestre et un chœur flamboyants sous la direction de Pierre Dumoussaud
Dans la fosse, l’Orchestre National Bordeaux Aquitaine est largement dissimulé sous la scène, tout en restant visible depuis la salle. Cette disposition rappelant Bayreuth voile légèrement les sonorités orchestrales. À la tête de ce vaste effectif, Pierre Dumoussaud dirige avec un engagement constant. Il met en relief aussi bien les éclats belliqueux dominés par les cuivres, parfois à la limite du clinquant, que les passages plus lyriques et intimistes. Il veille en permanence à l’équilibre entre fosse et plateau, en maintenant une tension dramatique continue.
Très sollicité tout au long de l’ouvrage, le Chœur de l’Opéra national de Bordeaux impressionne une nouvelle fois par son unité. Qu’il soit féminin, masculin ou mixte, le chœur forme à chaque intervention une véritable voix collective, tel un personnage à part entière pleinement intégré à l’action dramatique.
Après une représentation aussi passionnante, on ne peut qu’attendre avec impatience la sortie du disque et, si l’occasion se présente à nouveau, une version pleinement mise en scène.
Représentation du 19 mai 2026 à l’Auditorium de Bordeaux.
Victoria Okada
Crédit photographique : Frédéric Desmesure


