"Pierre et le Loup" et "Symphonie fantastique" à la Philharmonie de Paris : quand l'orchestre raconte

par

Daniel Harding, direction. Concert du 24 novembre 2023. GUSTAV MAHLER / SYMPHONIE DES <>. Orchestre de Paris.

Deux œuvres bien différentes étaient proposées par l’Orchestre de Paris, dirigé par son ancien directeur musical Daniel Harding : Pierre et le Loup de Prokofiev, et la Symphonie fantastique de Berlioz. Si l’on peut peiner, intuitivement, à voir le lien entre les deux, la présentation sur le site de la Philharmonie donne une piste : « Un délicieux conte musical et une page symphonique magistrale, défiant tous les superlatifs : deux œuvres contrastées, ayant pour point commun de constituer une véritable déclaration d’amour à l’orchestre ! »

Pierre et le Loup est probablement l’une des œuvres de musique classique les plus connues. Nul besoin de la présenter. Et pourtant, elle n’est pas si souvent proposée par les grands orchestres symphoniques, hors concerts spécifiquement destinés au jeune public. Dans le cadre des concerts de saison de l’Orchestre de Paris, le soir, suivi par la Symphonie fantastique, il y a bien quelques enfants, mais guère plus que d’habitude.

Daniel Harding a une direction toujours expressive. Il met en valeur l’écriture, particulièrement fouillée, de cette œuvre en apparence toute de simplicité, et sait caractériser les différents épisodes sans les caricaturer. L’interprétation musicale est parfaite, à la fois naïve, approfondie et élégante.

Tout au plus, par moments, peut-on regretter un équilibre qui favorise les cordes. Dans l’orchestration, les bois, dont chacun est la voix d’un personnage, ne sont pas doublés comme dans l’orchestre symphonique habituel. Avec plus de 40 cordes, il arrive que certains solos de bois, pourtant superbement incarnés musicalement, peinent à s’imposer. Et puis, ces cordes sont formidables de précision (y compris dans les passages rapides et délicats). Pierre, qui est représenté par les violons, n’a pas à se plaindre du portrait qui est fait de lui !

Sur scène, le personnage principal n’est ni Pierre ni le Loup, mais le narrateur. Ou plutôt, comme ici, la narratrice : Amira Casar. Actrice de cinéma célèbre pour les rôles féminins principaux dans des films aussi divers que la série La Vérité si je mens ! (Thomas Gilou, 1997, 2001 et 2012) ou Anatomie de l'enfer (Catherine Breillat, 2004), elle a participé à nombre de films et de séries pour la télévision, et de pièces pour le théâtre. Elle n’est pas en reste comme narratrice d’œuvres musicales, notamment dans les deux chefs d'orchestre d’Honegger, Jeanne d’Arc au bûcher et Le Roi David.

Avec sa voix grave, parfois langoureuse, elle ne se fond pas toujours idéalement dans le récit musical. Elle a tendance à vite enchaîner quand la musique s’arrête, même quand il s’agit d’une scène nouvelle. Avec certaines intonations et gestes qui ne paraissent pas s’imposer, même si la diction n’est jamais prise à défaut on ne la sent pas toujours parfaitement à l’aise. Peut-être, justement, parce que ce n’est pas un public d’enfants ?

On sort plus admiratifs qu’émerveillés de ce conte qui aura fait rêver tant d’enfants.

En deuxième partie, la Symphonie fantastique. Elle, pour le coup, est très régulièrement proposée au public non ciblé. Et tout particulier à celui de l’Orchestre de Paris, puisqu’elle a été jouée à son concert inaugural en 1967, et presque tous les ans depuis, en passant par l’inauguration de la Philharmonie en 2015.

Presque tous les ans ? Pas tout à fait. Plus exactement, hier soir était la 48e (nous ne comptons bien sûr que les programmes, et non le nombre d’exécutions effectives) en 59 ans. Il y a donc eu quelques « trous ». La plus longue période de disette a été entre 2015 et 2020. Soit, précisément, sous le mandat de Daniel Harding ! Il était, jusque-là, le seul directeur musical de l’Orchestre de Paris à n’avoir jamais dirigé la Symphonie fantastique avec cet orchestre. C’est en tant que chef invité que, quelques années plus tard, il comble cette lacune. À noter que Esa-Pekka Salonen, qui entrera en fonction en 2027, a, lui, pris les devants : il l’a déjà dirigée en 2022.

Faut-il présenter la Symphonie fantastique ? Il n’est peut-être pas inutile de rappeler que Berlioz avait rédigé un texte très détaillé, qui racontait toutes les péripéties de cet « épisode de la vie d’un artiste ». Ce texte devait être distribué au public quand l’œuvre était suivie de la suite : Lélio. Mais, jouée isolée, Berlioz acceptait que seuls les titres soient mentionnés. Nous suivons donc le parcours d’un jeune artiste qui tombe éperdument amoureux d’une femme idéalisée, et qui en devient littéralement fou. Cet amour l’obsède sous la forme d’une idée musicale fixe (Rêveries – Passions). Que ce soit au milieu de la fête et du monde (Un bal) ou à la campagne, où il espère, sans succès, retrouver un peu de paix et d’espoir (Scène aux champs), il ne pense qu’à elle. Désespéré, convaincu que cet amour est impossible, il s’empoisonne à l’opium et rêve qu’il est condamné à mort après avoir assassiné l’être aimée (Marche au supplice). Dans ce cauchemar, il assiste à ses propres funérailles, dans une scène infernale au milieu de sorcières et de monstres, avant que son amour, par la transformation de son thème, ne devienne grotesque et monstrueux (Songe d’une nuit de sabbat).

Rêveries - Passions nous laisse augurer d’une interprétation profondément romantique, mais qui jamais ne s’épanche. Trop maîtrisée ? En tout cas, à la limite de l’introspection, non sans tension toutefois. Daniel Harding dirige Un bal de façon presque aristocratique ; on n’y retrouve pas le côté enflammé des passions de Berlioz. Le début de la Scène aux champs est une grande réussite instrumentale, mais manque quelque peu de magie, peut-être parce que le chef est trop présent, et ne laisse pas les musiciens (le cor anglais sur scène, et le hautbois en coulisses) dialoguer à leur idée. La suite, malgré de très belles nuances, reste assez statique. Quand la Marche au supplice commence, les cors jouent tellement doucement qu’on les croirait en coulisses. Il y a de formidables couleurs d’orchestre. Mais toujours, quelque chose qui ne décolle pas véritablement. Quant au Songe d’une nuit de sabbat, il ne manque pas d’énergie. Une certaine retenue nous empêche toutefois de nous projeter totalement dans les hallucinations cauchemardesques décrites par le compositeur.

On sort plus admiratifs qu’horrifiés de cette histoire qui a dû, tout de même, faire bien peur aux quelques enfants présents dans la salle.

Paris, Philharmonie (Auditorium Pierre-Boulez), 21 mai 2026

Pierre Carrive

Crédits photographiques : Denis Allard

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