L’œuvre pianistique inspirée d’Armande de Polignac

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Armande de Polignac (1876-1962) : Six Préludes ; Nocturne ; Pluie ; Berceuse, version révisée ; Échappées ; Cloches, pour piano à quatre mains ; Les Mille et une nuits, pour piano à quatre mains. Bruno Belthoise et João Costa Ferreira, pianos. 2024. Notice en anglais et en français. 72’ 32’’. Grand Piano GP954.

Jusqu’en 2019, la production pianistique de la Parisienne Marie Armande Mathilde de Polignac n’était pas accessible. Cette année-là, au cœur d’un programme intitulé « Compositrices d’exception », où figuraient aussi Hélène de Montgeroult, Cécile Chaminade, Mel Bonis et Blanche Selva, le Lyonnais Laurent Martin faisait entendre six Préludes et le Nocturne de cette compositrice, devenue à 19 ans, par mariage, comtesse de Chabannes-La Palice. Avec l’accord de son époux, chanteur amateur, elle conserva son nom de jeune fille pour ses activités musicales variées. Depuis lors, le label Maguelonne a publié en 2022 des mélodies d’Armande, avec Préludes intercalés, joués par Stéphanie Humeau. On est donc très satisfait de découvrir un nouvel album entièrement consacré à cette créatrice ; on y trouve Préludes et Nocturne, mais, en plus, une petite heure de pages en premières mondiales. C’est faire acte de reconnaissance, largement méritée, car Armande de Polignac, dont le catalogue, riche dans plusieurs domaines, notamment deux opéras (elle a dirigé elle-même La Petite Sirène à Nice en 1907), des pages symphoniques et de la musique de chambre, mériteraient la disponibilité.

Signée par la musicologue et artiste lyrique française Florence Launay, dont l’ouvrage Les compositrices en France au XIXe siècle (Fayard, 2006) fait référence dans le domaine, une copieuse notice précise que la jeune Armande, née dans un milieu aristocratique, étudie d’abord à Londres, où sa famille s’est établie, son père s’étant remarié après le décès de sa mère, alors qu’elle n’a que sept ans.  Elle est attirée par la musique allemande, dont Bach, et par la musique russe. De retour à Paris à ses dix-sept ans, elle prend des cours avec Eugène Gigout, puis avec Gabriel Fauré, avant de devenir élève à la Schola Cantorum, où elle va étudier la composition et la direction d’orchestre avec Vincent d’Indy et jouer de l’alto dans l’orchestre de l’institution. Elle perfectionne son piano avec une virtuose d’origine austro-hongroise, Wilhelmine Clauss-Szavardy (1832-1907). 

Armande de Polignac, qui était très cultivée, parlait plusieurs langues, signa des articles dans le Mercure musical et fut l’une des premières femmes à diriger un orchestre, ne fut pas une dilettante ; elle considérait, face aux préjugés bien connus de l’époque concernant son sexe et sa classe sociale, qu’elle faisait œuvre de professionnalisme. Florence Launay rapporte l’un de ses écrits, qui date de 1911, où elle déclare : Je ne suis pas une mondaine qui compose de la musique à ses moments perdus et pour se distraire. Je suis une femme qui a pris un métier, après avoir fait l’apprentissage nécessaire. Elle ajoute qu’elle travaille tous les jours et toute la journée. Après avoir beaucoup produit (près de deux cents œuvres), elle fut contrainte, pour raisons de santé, à cesser ses activités après 1930. Son œuvre, comme c’est le cas pour beaucoup de femmes, sombra dans l’oubli, avant le regain d’intérêt que nous avons signalé. Le présent album Grand Piano est là pour nous convaincre que nous sommes face à une compositrice de grande qualité, dont l’approfondissement indispensable est à venir.

Le programme débute par Six Préludes qui datent des environs de 1900. Ces pièces brèves (durée totale : neuf minutes) se révèlent assez austères et révèlent encore l’influence de ses professeurs, alors que le Nocturne, publié en 1907, dédié à Eugène Gigout, adopte une ambiance plus proche de l’impressionnisme. Le pianiste parisien Bruno Belthoise (°1964), qui a signé des gravures de Bach, Saint-Saëns, Poulenc ou de compositeurs portugais et est un chambriste de qualité, en donne des lectures sobres, sans affectation. 

Le reste du programme est inédit au disque. En 1905, Armande de Polignac offre au critique Louis Laloy (1874-1944), qui sera un perpétuel soutien, une pièce brève, Pluie, dont l’atmosphère évoque, écrira le dédicataire dans La Revue musicale, un frémissement d’élytres, danses d’elfes ou vagues tambours de la pluie, soulignant qu’il s’agit de musique pure, et d’un art du rêve, où se réalise l’inexprimable. Plus élaborée, la Berceuse de 1906, dont on entend ici la seconde version, fait allusion explicite à des vers de Mallarmé, dans un contexte postromantique. Quant aux trois Échappées (1909), elles ont un parfum oriental luxuriant, qui sera une constante dans sa production, et des couleurs russes, réminiscence des premières influences lorsqu’elle était à Londres. Deux d’entre elles, feront l’objet d’une orchestration. Florence Launay y relève des affinités avec Debussy, notamment dans le développement harmonique. Bruno Belthoise soigne ces diverses pages avec une souplesse bienvenue.

Cet artiste partage les deux dernières partitions à l’affiche, pour piano à quatre mains, avec le Portugais João Costa Ferreira (°1986), musicologue formé à la Sorbonne et directeur de la Maison du Portugal de la Cité internationale universitaire de Paris. Les Cloches (1919), en deux parties, proposent une double approche, réaliste et émotionnelle. Quant aux Mille et une nuits, une suite symphonique en trois parties en a été donnée en 1913, sous forme de ballet, dans un spectacle, où figuraient des pages de Debussy et Borodine. La version pour quatre mains, créée en 1911, confirme, dans un langage coloré, l’attrait pour l’Orient : les richesses des palais, un clair de lune dans les jardins et un final voué aux danses. Bruno Belthoise et João Costa Ferreira font la démonstration de tout le plaisir éloquent qu’ils ont à jouer ces pages inspirées. Une belle manière de célébrer les 150 ans de la naissance d’Armande de Polignac.

Son : 8    Notice : 10    Répertoire : 9    Interprétation : 9

Jean Lacroix

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