5 albums pour passer la semaine : intégrale Sibelius, hommage à Eötvös et trois voix d'aujourd'hui
La création contemporaine occupe le devant de la scène cette semaine. Annelies Van Parys, l'une des voix les plus singulières de la création belge, dévoile chez Antarctica son grand portrait orchestral. Warner Classics ouvre par ailleurs le cycle des hommages posthumes à Péter Eötvös, disparu en 2024, avec deux partitions emblématiques de sa période Intercontemporain. Et Erato remet opportunément en lumière le compagnonnage historique entre François-Bernard Mâche et l'Ensemble Accroche Note — réédition précieuse d'un pan essentiel de la création française des dernières décennies. À cela s'ajoutent deux grandes signatures symphoniques — Pappano à Londres, Saraste en Finlande — pour une semaine de très haute tenue.
1. Copland — Walker : Symphony n°3 & Sinfonia n°5 « Visions »
Aaron Copland (1900-1990) : Symphony n°3. George Walker (1922-2018) : Sinfonia n°5, « Visions ». London Symphony Orchestra ; Sir Antonio Pappano, direction. LSO Live LSO0916, 2026.
Pour son premier disque "américain" à la tête du London Symphony Orchestra dont il est désormais chef principal, Antonio Pappano signe un programme qui en dit long sur son projet : confronter l'icône — la Troisième Symphonie de Copland, monument patriotique inaugural avec sa célèbre Fanfare for the Common Man — à la voix longtemps minorée de George Walker, premier compositeur afro-américain Pulitzer, dont la Sinfonia n°5 « Visions » (2016) constitue son ultime grand legs symphonique, écrit en réponse à la tuerie de Charleston. Le couplage est éclairant, le LSO joue avec ce lustre cuivré qui lui revient, et Pappano démontre qu'il sait ouvrir le canon américain plutôt que de simplement l'illustrer. Une déclaration d'intentions, et un disque qui devrait faire parler pour son niveau instrumental.

2. Annelies Van Parys : Tuning Time — Orchestral Works
Annelies Van Parys (née en 1975) : Eco… del vuoto ; Concerto pour piano ; EUTOPIA ; Fantasie pour solistes, chœur et orchestre. Jan Michiels, piano ; Royal Concertgebouw Orchestra ; Antwerp Symphony Orchestra ; Brussels Philharmonic ; Symfonieorkest Vlaanderen ; Estonian Philharmonic Chamber Choir ; Kristiina Poska, Martyn Brabbins, Kazushi Ono, direction. Antarctica Records AR083, 2026.
Voici le portrait orchestral qu'on attendait pour Annelies Van Parys, l'une des voix flamandes les plus singulières de sa génération. Le label belge Antarctica réunit sur ce disque une distribution proprement impressionnante — quatre orchestres dont le Concertgebouw, trois cheffes et chefs de premier plan, le pianiste Jan Michiels en soliste du Concerto — pour dérouler une écriture où le geste orchestral se construit par strates ténues, où le silence travaille la matière sonore, où la voix et le chœur prolongent ce que l'instrumental laisse en suspens. C'est une carte de visite internationale autant qu'un manifeste pour la création belge d'aujourd'hui.
3. Sibelius — Saraste : Intégrale des sept Symphonies

Jean Sibelius (1865-1957) : Symphonies n°1 à 7. Helsinki Philharmonic Orchestra ; Jukka-Pekka Saraste, direction. Ondine ODE 1525-2T, 2026 (3h38).
Saraste et Sibelius, c'est une vieille histoire — déjà une première intégrale au tournant des années 1990 avec le Finnish Radio Symphony, et un compagnonnage jamais interrompu avec le corpus. Le voici de retour, trente-cinq ans plus tard, à la tête de l'Orchestre Philharmonique d'Helsinki dont il est désormais chef principal et directeur artistique, pour une nouvelle traversée des sept symphonies — et premier jalon d'un partenariat au long cours entre la phalange et le label finlandais Ondine. Le résultat est de ceux qu'on attendait : une lecture qui a la patine de la familiarité sans rien perdre de la tension intérieure. Saraste a cette manière très finlandaise de laisser respirer le paysage sonore — les bois qui se posent, les cordes qui se replient, les climax qui s'ouvrent sans forcer le trait. Un beau document, troisième intégrale sibélienne du Helsinki Phil après Berglund (Warner) et Segerstam (Ondine), et qui n'a pas à rougir devant ses devancières.
4. Eötvös : Chinese Opera & Intervalles-Intérieurs

Péter Eötvös (1944-2024) : Chinese Opera (1986) ; Intervalles-Intérieurs (1981). Ensemble Intercontemporain ; Péter Eötvös, direction. Warner Classics, 2026.
Premier grand hommage discographique posthume à Péter Eötvös, disparu en 2024, et il était attendu : l'Ensemble Intercontemporain — dont Eötvös fut le directeur musical après Boulez, de 1979 à 1991 — réunit ici deux partitions majeures de sa période parisienne. Intervalles-Intérieurs (1981) tisse ce dialogue fascinant entre instruments acoustiques et bande de sons synthétiques que le compositeur avait théorisé dès le studio WDR de Cologne et l'Ircam. Chinese Opera (1986) est un théâtre instrumental abstrait dont chaque scène est dédiée à un metteur en scène — Peter Brook, Bob Wilson, Klaus Michael Grüber, Jacques Tati, Patrice Chéreau — et qui condense tout l'art eötvösien du geste et de la dramaturgie sans paroles. Pour qui veut entrer dans cet univers par la grande porte, le disque est la juste introduction. Et un signe de fidélité de la maison Warner à un répertoire qu'elle continue de défendre.
5. Mâche : Aliunde, Phénix, Muwatalli, Rasna, Maponos, Figures, Kemit, Aulodie

François-Bernard Mâche (né en 1935) : Aliunde ; Phénix ; Trois Chants sacrés (Muwatalli, Rasna, Maponos) ; Figures ; Kemit ; Aulodie. Ensemble Accroche Note : Françoise Kubler, soprano ; Armand Angster, clarinette ; Jean-Michel Collet, percussions ; Emmanuel Séjourné, vibraphone. Warner Classics / Erato, 2026 (réédition de l'enregistrement Erato/Radio France 2292-45826-2, 1993).
Voilà une réédition qui tombe à point nommé. Erato remet en circulation l'un des chapitres les plus précieux de la discographie de François-Bernard Mâche : son compagnonnage de longue date avec l'Ensemble Accroche Note et la soprano Françoise Kubler, partenaires historiques d'un compositeur dont l'œuvre — cofondateur du Groupe de recherches musicales avec Pierre Schaeffer, élève de Messiaen, théoricien de la zoomusicologie, helléniste, académicien — n'a jamais cessé de croiser les ressources de l'ethnomusicologie, du chant rituel et de l'électroacoustique. Du hittite Muwatalli à l'égyptien Kemit en passant par l'étrusque Rasna et le gaulois Maponos, c'est toute l'archéologie sonore de Mâche qui se redéploie ici, captée en 1991 à la Maison de Radio France et restée trop longtemps difficile d'accès. Un patrimoine discographique enfin remis dans le circuit — saluons Erato d'en avoir pris l'initiative.



