Gerhard, Strauss et Mahler avec Simon Rattle et le LSO : histoires de temps qui passe

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Trois œuvres fort différentes sur le plan esthétique étaient proposées par l’Orchestre Symphonique de Londres (LSO), sous la direction de Simon Rattle. Un point commun, tout de même : le rapport au temps qui passe.

Pour commencer, la Troisième Symphonie de Roberto Gerhard. Elle a été inspirée au compositeur par la vision d’un lever de soleil au large des côtes irlandaises lors d’un voyage en avion. En sept courts mouvements (l’ensemble dure une vingtaine de minutes), elle balaie une journée entière, illustrée par ce verset du psaume 113 « Du lever du soleil jusqu’à son coucher, loué soit le nom du Seigneur. » En cette année 1960, c’est le temps de la remise en cause radicale du passé et des expérimentations. Le compositeur utilise des sons qui évoquent des réacteurs d’avion pour fabriquer une bande magnétique qui doit être diffusée pendant l’exécution. C’est pourquoi la symphonie est sous-titrée « Collages ».

Le LSO est d’une précision époustouflante. Les timbres s’enchaînent, se nourrissent et naissent les uns des autres en une alchimie toujours surprenante. L’équilibre est épatant, entre grandes masses sonores et sons isolés ; la bande magnétique apporte son propre récit, sans prendre le dessus mais de façon très audible. Simon Rattle dirige très classiquement : à droite, il bat la mesure, on ne peut plus clairement ; à gauche, il donne toutes les indications expressives. La gestique est tout ce qu’il y a de plus académique... mais avec tellement d’aisance !

Suivent les Quatre Derniers Lieder de Richard Strauss. Pour le compositeur, le temps s’était arrêté depuis longtemps déjà... Difficile, en effet, d’imaginer que ces pièces datent de 1949, soit à peine plus de dix ans avant ce que nous venons d’entendre : elles rappellent davantage le XIXe siècle finissant (à laquelle appartiendra d'ailleurs, sans anachronisme pour le coup, l’œuvre de la deuxième partie) qu’à l’après-guerre expérimental du XXe siècle. Le temps qui passe est ici dans le contenu littéraire, mais de façon en partie artificielle, car le compositeur n’a pas conçu cette œuvre ultime comme un cycle, et les quatre pièces ne sont pas présentées dans leur ordre de composition. Mais elles ont en commun un certain éclairage, plutôt sombre du reste, et donc des textes qui constituent, en quelque sorte, un raccourci de la vie : successivement Printemps, Septembre, Au coucher et Au crépuscule (les trois premiers sont d’Hermann Hesse, et le dernier de Joseph von Eichendorff).

En soliste, la soprano Lucy Crowe. Sa technique est infaillible. Mais plus que cela, c’est la maîtrise dans tous les registres de la voix et dans toutes les nuances, l’intelligence du texte et l’incarnation musicale qui forcent l’admiration. Le vibrato est assez large au début, puis se resserre. La voix se fait réellement instrumentale. Portée par un orchestre qui la sert amoureusement, Lucy Crowe répond avec un art supérieur du dialogue. Ensemble, ils débarrassent cette œuvre de toute la sensualité qui, parfois, en déborde, et se mettent, à l’unisson, au service de l’émotion pure.

Après l’entracte, c’est la Quatrième Symphonie de Gustav Mahler, la plus « légère », à bien des points de vue, de ce compositeur. Elle a aussi quelque chose de la vie qui passe, puisqu’après trois mouvements « terrestres », le dernier nous emmène dans « La Vie céleste ».

Simon Rattle dirige par cœur. Dans le premier mouvement, il joue des contrastes et des discontinuités rythmiques en conservant toujours la même énergie. Mention spéciale aux violoncelles, qui prennent tous les risques dans d’acrobatiques démanchés (les autres cordes ne seront pas en reste dans les autres mouvements), et au succulent mordant des bois (ce sera une constante également tout au long de la symphonie, du contrebasson aux flûtes piccolo). Le Scherzo a cette originalité de faire intervenir un violon intentionnellement accordé trop haut, pour lui donner une sonorité légèrement âcre. Benjamin Marquise Gilmore joue pleinement le jeu, idéal de rusticité. Simon Rattle se « fait » élégance. Quant au mouvement lent, il touche au sublime. Si la musique avance, toujours ancrée dans le sol, l’auditeur commence à ne plus toucher réellement terre.

Vers la fin de l’Adagio (dans cette symphonie, Mahler n’a prévu la voix que pour le finale), Lucy Crowe, revient sur scène. Elle a changé sa robe blanche pour une vert émeraude. Elle avait fait un tel effet en première partie, avait atteint une telle profondeur musicale, avec une voix tellement riche, qu’il lui est difficile d’incarner maintenant la simplicité qui doit célébrer « La Vie céleste », sous-titre de ce mouvement. Il n’en demeure pas moins que son interprétation est absolument admirable, et le LSO est toujours aussi envoûtant, sous la direction d’un Simon Rattle (qui en a été son directeur musical de 2017 à 2023) véritablement magnétique. Sur lui, le temps ne passe que pour ses bienfaits.

Paris, Philharmonie (Auditorium Pierre-Boulez), 31 mai 2026

Pierre Carrive

Crédits photographiques : © Ava Du Parc

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