Un dialogue choral franco-polonais hautement spirituel
Dialogue. Krzysztof Penderecki (1933-2020) : Hymne des chérubins ; Stabat Mater ; O gloriosa virginum ; Requiem polonais : Agnus Dei. Daniel-Lesur (1908-2002) : Le Cantique des cantiques. Caroline Marçot (°1974) : Nigra sum. Francis Poulenc (1899-1963) : Salve Regina. Olivier Messiaen (1908-1992) : O sacrum convivium ! 2024/25. Chœur du NFM, direction Lionel Sow. Notice en anglais, en français et en allemand. 63’ 41’’. Alpha 1233.
Fondé en 2006 par le Polonais Andrzej Kosendiak (°1955), le Chœur du NFM (Narodowe Forum Muziki/Forum National de Musique), basé à Wroclaw, est placé depuis 2021 sous la direction artistique du Français Lionel Sow (°1977), formé au CNSM de Paris. Pendant dix ans, Sow avait été directeur du Chœur de l’Orchestre de Paris. Réputé comme un ensemble vocal de très haute qualité, le chœur polonais propose un programme qui jette un pont entre Penderecki et la musique française du XXe siècle. Dans une note, Lionel Sow rappelle que le dialogue entre l’Est et l’Ouest du continent européen n'a pas toujours été, sur le plan historique, une évidence. Pourtant, ajoute-t-il, l’imaginaire musical permet de tisser des liens là où l’histoire a parfois dressé des frontières. Les affinités, qui se situent dans la mémoire de la musique sacrée chrétienne, le recours à la modalité et une tonalité sans cesse élargie, parfois poussée jusqu’à sa suspension, voire sa dislocation, sont ici illustrées par une affiche qui installe, non pas en miroir, mais en complicité, quatre pages sacrées de Penderecki et des œuvres à connotation religieuse de quatre compositeurs français. Le résultat, fascinant, est à la hauteur du projet ; il démontre la résonance intime d’un même continent musical.
C’est avec un texte en slavon d’église de la liturgie orthodoxe, l’Hymne des chérubins (1986) de Penderecki, que s’ouvre ce « dialogue », tout de suite fervent, avec cette dédicace aux anges de la Bible, sur un ton hiératique. Il se présente comme une belle introduction au sublime Cantique des cantiques (1953) de Daniel-Lesur. Trop peu fréquenté, trop peu joué, trop peu enregistré, Daniel-Lesur, qui participa avec Jolivet et Messiaen au Mouvement Jeune France, en 1936, dans le but de réintroduire la spiritualité dans la musique, signe ici un chef-d’œuvre. Cette pièce à douze voix, en sept parties, reprend l’essentiel du vaste poème d’amour, sans doute le plus beau jamais écrit, en un condensé de diverses traductions, avec ajout d’hébreu et de latin. Placé dans la Bible entre l’Ecclésiaste et Le Livre de la Sagesse, il débute ici par le dialogue entre les amoureux, se poursuit par l’exaltation de la voix du bien-aimé, évoque le rêve de l’union, puis la puissance du roi Salomon, les charmes de la bien-aimée, portés à leur paroxysme dans la description physique très érotisée de la Sulamite, pour s’achever par un Épithalame en forme d’Alléluia. On savoure la pureté de la forme, la cohésion, la précision rythmique, le lyrisme enivrant au parfum capiteux, tout autant que la spontanéité, l’ivresse et l’envoûtement créés. Le NFM de Lionel Sow rejoint la réussite, déjà chez Alpha, en 2006, de la version de Sequenza 9.3, dirigée par Catherine Simonpietri. En y ajoutant encore plus de ferveur communicative. On sait que le Cantique des cantiques, s’il exalte la passion humaine, y compris celle des sens, a aussi une valeur ajoutée ésotérique, celle de l’amour de Dieu pour l’être humain. L’inscription dans le programme de cet écrit hors normes en est d’autant plus justifiée. Autre inspiration du même Cantique, le Nigra sum (Je suis noire mais je suis belle), à sept voix, de la Française Caroline Marçot salue le côté exaltant de l’amour. Souvent mise en musique (Palestrina, Monteverdi, Carissimi, Scarlatti, Casals ou, tout récemment, Foccroulle), cette courte page fait référence à la polyphonie du XVIe siècle.
Trois autres pièces de Penderecki cernent le thème du dialogue. Le Stabat Mater (1962), pour trois chœurs, sur le thème de la souffrance, couple les techniques de l’époque baroque avec le dodécaphonisme. Cet émouvant témoignage marial sera inséré plus tard dans la Passion selon Saint-Luc (1966). Autre hommage à Marie en 2009, O gloriosa virginum, évoque la Vierge qui allaite son enfant, dans un style Renaissance adapté à notre siècle. L’Agnus Dei des années 1980, qui fait partie du Requiem polonais, salue la mémoire du cardinal Stefan Wyszyński (1901-1981), haute figure ecclésiastique de l’opposition au régime communiste. Ici, la simplicité respectueuse est de mise. Elle l’est tout autant, jusqu’au dépouillement, dans le Salve Regina (1941) de Poulenc, qui, lui aussi, adresse sa prière à la Vierge Marie. La liturgie qui ouvrait l’album avec Penderecki, le referme avec un texte eucharistique de Messiaen, rare dans sa production, O sacrum convivium ! (1937), un bref motet, au tempo mesuré et au climat méditatif.
Ce superbe album, enregistré dans la salle de concert du NFM de Wroclaw, est une aventure spirituelle qui plaira aux amateurs de musique sacrée. La conception même du programme, traité avec finesse, et la présence du superbe Cantique des cantiques de Daniel-Lesur, répondent tout à fait à l’esprit du projet. Lionel Sow tisse avec succès les liens qu’il entrevoyait entre l’Est et l’Ouest.
Son : 8,5 Notice : 9 Répertoire : 10 Interprétation : 10
Jean Lacroix



