Gabriel Kahane, entre deux générations

par

Heirloom. Gabriel Kahane (1981-). Jeffrey Kahane, Gabriel Kahane, The Knights, Eric Jacobsen. 35’31". 2025. Livret : anglais. Nonesuch. 075597894592.

Gabriel Kahane arrondit les frontières comme on les érode, lentement, sans à-coup, glissant en patins sur un parquet ciré où il étale chanson et orchestration pour ensemble de chambre, évitant tout heurt, dégageant ce qui dépasse entre les deux oreilles. Habitué des clubs de rock, des théâtres off-Broadway comme des salles de concert, il présente ici un court projet personnel, familial même, et, jusqu’à un certain point, émouvant : Heirloom, concerto pour piano et orchestre confié aux doigts de Jeffrey Kahane, au jeu délié, prend, comme le fait souvent le compositeur américain, à son langage de songwriter (d’ailleurs, il écrit également, pour son blog, pour différents journaux – sur des sujets variés), qu’il tient, en partie au moins, d’une éducation parsemée de musique folk, mâtinée de psychologie clinique (Martha, la mère) et de musique classique (Jeffrey, le père – à qui le concerto est dédié).

Le premier des trois mouvements, Guitars in the Attic, tente l’immixtion de la chanson, populaire, au classique, savant : deux thèmes principaux se font face et se transforment au contact l’un de l’autre ; d’enjoué et sans détour, le premier perd peu à peu sa vitalité, alors que le second, sinistre, garde pour la fin son apparentement avec la chanson Where are the Arms, parue en 2011 sur un album éponyme de folk acoustique et aux accords dont la progression évoque l’empilement qui conduit à l’hymne – à la manière de la musique sacrée allemande. Pays d’où provient la grand-mère de Kahane, qui à défaut d’avoir connu Alban Berg, a gardé les enfants d’Arnold Schoenberg, lui aussi émigré juif allemand dans les années 1930, et professeur de Berg ; My Grandmother Knew Alban Berg, deuxième mouvement du concerto, fait remonter à la surface des éléments (vaguement conscients et nourris de post-romantisme) de la tradition musicale austro-allemande de son enfance. Plus léger et ludique (une sorte de rondo sur un air de violon), Vera's Chicken-Powered Transit Machine, troisième et dernier mouvement, parle du confinement Covid de mars 2020, alors que la famille Kahane est isolée à Portland, sans ses affaires restées à New York, et qu’Emma bricole un jouet-auto-mobile à partir d’une boîte à langes vide pour la petite Vera – alors au régime poulet-chicken-kip.

La chanson Where are the Arms (une clé de lecture rétrospective pour le concerto) est proposée en version orchestrale, pour conclure le disque – je lui préfère l’original, plus probant dans sa veine Sufjan Stevens / Rufus Wainwright.

Fidèle à son titre (Heirloom signifie « héritage »), le disque-portrait-de-famille, touchant mais péchant par le lissage des aspérités, rappelle que les souvenirs se transforment à chaque évocation – et encore plus à chaque transmission.

Son : 7 – Livret : 6 – Répertoire : 6 – Interprétation : 7

Chronique réalisée sur base de l'édition Compact-Disc.

Bernard Vincken

Vos commentaires

Vous devriez utiliser le HTML:
<a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.