L'été indien d'Artur Rodziński

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Artur Rodziński – Complete Westminster Recordings. Œuvres de Ludwig van Beethoven (1770-1827), Georges Bizet (1838-1875), Ernest Bloch (1880-1959), Alexandre Borodine (1833-1887), Johannes Brahms (1833-1897), Max Bruch (1838-1920), Frédéric Chopin (1810-1849), Antonín Dvořák (1841-1904), César Franck (1822-1890), Edvard Grieg (1843-1907), Mikhaïl Ippolitov-Ivanov (1859-1935), Zoltán Kodály (1882-1967), Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791), Modeste Moussorgski (1839-1881), Sergueï Prokofiev (1891-1953), Nikolaï Rimski-Korsakov (1844-1908), Camille Saint-Saëns (1835-1921), Franz Schubert (1797-1828), Robert Schumann (1810-1856), Dmitri Chostakovitch (1906-1975), Johann Strauss II (1825-1899), Richard Strauss (1864-1949), Piotr Ilitch Tchaïkovski (1840-1893), Richard Wagner (1813-1883). Erica Morini, violon ; Antonio Janigro, violoncelle ; Paul Badura-Skoda, Youri Boukoff, Jörg Demus, piano ; Leopold Wlach, clarinette ; Karl Oehlberger, basson ; Garry Moore, récitant. Royal Philharmonic Orchestra ; Orchester der Wiener Staatsoper ; direction Artur Rodziński (Hermann Scherchen dans Le Carnaval des animaux). Enregistrements Westminster réalisés à Londres et Vienne, 1954-1958. Remastérisations mono et stéréo. Livret en anglais (essai de James H. North). 25 CD Decca Eloquence 4848489.

Une trajectoire : entre les empires et les continents

Artur Rodziński naît à Split, en Dalmatie, le 2 janvier 1892, dans les derniers feux de l'Empire austro-hongrois. Son père, général de l'armée impériale d'origine polonaise, ramène rapidement la famille à Lemberg — la Lwów polonaise, la Lviv d'aujourd'hui — où l'enfant reçoit ses premières leçons de musique. La formation viennoise qui suivra est doublement d'élite : à l'Université de Vienne il satisfait la volonté paternelle en décrochant un diplôme de droit, tandis qu'à la Akademie il étudie la composition avec Joseph Marx et Franz Schreker, la direction avec Franz Schalk, le piano avec Emil von Sauer et Jerzy Lalewicz. La Grande Guerre l'engage sous l'uniforme austro-hongrois avant qu'il ne rejoigne l'armée de la Pologne indépendante, où il est blessé.

C'est à Lwów redevenue polonaise qu'il fait ses débuts de fosse comme répétiteur à l'Opéra, avant de diriger sa première production en 1920 — un Ernani de Verdi. L'année suivante il conduit la Philharmonie de Varsovie et prend la direction de l'Opéra national. Le hasard d'un Meistersinger de passage change son destin : Leopold Stokowski, alors en tournée en Pologne, vient le saluer dans les coulisses et l'invite à Philadelphie. Rodziński y débute le 15 novembre 1925 à l'Academy of Music, devient assistant officiel de Stokowski en septembre 1926 et enseigne au Curtis Institute. L'apprentissage n'est pas exempt de rancœur : Stokowski communique en répétition avec son adjoint par un système de signaux lumineux façon feu tricolore, humiliation dont Rodziński gardera toute sa vie la mémoire, se jurant de traiter ses propres assistants autrement.

L'ascension américaine se déploie ensuite avec une régularité imperturbable : Los Angeles Philharmonic à partir de 1929, où il programme dès la première saison Horowitz, Prokofiev et Piatigorsky et donne les premières locales de la Quatrième de Mahler, du Don Quichotte de Strauss et de la Première de Chostakovitch ; Cleveland en 1933, où il devient citoyen américain la même année et bâtit en dix saisons l'un des grands orchestres du continent. C'est à Severance Hall qu'il donne le 31 janvier 1935 la première américaine de Lady Macbeth de Mtsensk de Chostakovitch — droits arrachés grâce à la médiation de l'ambassadeur William C. Bullitt, en concurrence directe avec Stokowski, un an après la création soviétique. Cleveland le voit aussi donner ses premières locales du Sacre du printemps et programmer Berg, Debussy, Ravel. En 1936 et 1937 il devient le premier citoyen américain naturalisé à diriger le Philharmonique de Vienne au Festival de Salzbourg. En 1937, à la recommandation de Toscanini, NBC le charge de recruter et de rôder son nouvel orchestre — les premières gravures paraîtront anonymes sur le label discount World's Greatest Music, ni chef ni orchestre identifiés.

Le 7 décembre 1941, Rodziński dirige le New York Philharmonic en concert lorsque tombe la nouvelle de Pearl Harbor. La retransmission radio est en cours ; il choisit de ne pas annoncer l'événement mais fait entonner le Star-Spangled Banner. Deux ans plus tard, il prend officiellement la direction musicale du Philharmonique de New York. Sa première décision — le renvoi de quatorze musiciens dont le violon solo — donne le ton d'un mandat brillant et conflictuel. Virgil Thomson salue son travail sans réserve : « Nous avons maintenant un orchestre qui est un bonheur à entendre, et nous le devons entièrement à Artur Rodziński. » L'affrontement avec Arthur Judson, manager tout-puissant qui suit Rodziński depuis Philadelphie, aboutit en février 1947 à une démission fracassante — couverture du magazine Time.

Chicago dans la foulée, une seule saison, un Tristan légendaire avec Kirsten Flagstad, puis rupture avec le board et exil. Rodziński s'installe en Italie tout en gardant sa maison de Lake Placid. Il crée en 1953 Guerre et Paix de Prokofiev au Maggio Musicale de Florence, dirige à la Scala, grave pour la RAI Tannhäuser, Tristan, Boris Godounov, Khovanchtchina. À partir de 1954, le contrat Westminster lui ouvre le chemin de Londres et de Vienne — d'abord sous le pseudonyme « Philharmonic-Symphony Orchestra of London » avant que le Royal Philharmonic n'apparaisse en clair.

En novembre 1958, malgré l'interdiction formelle de son médecin italien, il retourne aux États-Unis pour un ultime Tristan au Chicago Lyric Opera, avec Birgit Nilsson. Triomphe. Il est admis onze jours plus tard au Massachusetts General Hospital de Boston où il meurt le 27 novembre, à 66 ans. Il repose au cimetière Saint-Agnès de Lake Placid. Sa seconde épouse, Halina Lilpop Wieniawski, publiera en 1976 Our Two Lives, qui reste le principal témoignage sur cette vie de bâtisseur.

Le coffret : un portrait large d'un chef incandescent

Vingt-cinq disques qui documentent Rodziński dans un répertoire d'une amplitude peu commune. Les classiques germaniques d'abord — Schubert, Beethoven, Brahms — puis l'Europe centrale avec Dvořák et Kodály, le grand répertoire russe (Tchaïkovski, Chostakovitch, Prokofiev, Moussorgski), enfin les fresques wagnériennes en concert. Le portrait, par sa seule ampleur, restitue un chef que la légende américaine avait cantonné à quelques titres et qu'on retrouve ici, malgré la santé chancelante des dernières années, dans une forme d'incandescence intacte — cette « fire » que le Los Angeles Times saluait déjà en 1928 à ses débuts californiens.

Le meilleur du coffret se concentre dans Richard Strauss et Wagner, où le musicien de fosse se souvient de Lwów, de Cleveland et des grandes productions italiennes de l'exil : dramatique et incandescent, précisément. Till Eulenspiegel, Don Juan, la suite du Chevalier à la rose (CD 18) ont ce tranchant théâtral qui fait entendre Strauss comme un continuateur direct de Wagner, non comme un décorateur de tableaux. Les pages orchestrales de Wagner — extraits de la Walkyrie, du Crépuscule, de Tristan, de Lohengrin, de Tannhäuser et des Maîtres chanteurs (CD 24-25), augmentés d'un extrait de répétition inédit — bénéficient de la même sève dramatique. C'est le sommet du coffret.

Les Tableaux d'une exposition dans l'orchestration de Ravel (CD 12) confirment un Rodziński maître rythmicien des couleurs : la promenade y respire, les Tuileries pétillent, Bydło pèse sans traîner, Baba Yaga décoche. Autour, la Nuit sur le mont Chauve, les Danses polovtsiennes et les Esquisses caucasiennes d'Ippolitov-Ivanov prolongent la démonstration coloriste. La Cinquième de Chostakovitch (CD 16) reste, douze ans après la légendaire lecture de Cleveland de 1942, tout aussi formidable — même scherzo incisif, même finale au tranchant assumé. Rodziński reconduit d'ailleurs à Londres la même coupure de trente-sept mesures dans le finale que douze ans plus tôt, cette fois sans que le sillon la lui impose : le choix, en 1954, est délibéré. Les Prokofiev (CD 14) — Symphonie n° 1, suite de L'Amour des trois oranges, Pierre et le Loup — sont bien tranchants, sans concession décorative.

Le trio des trois dernières symphonies de Tchaïkovski (CD 21-23) peut étonner : moins passionné qu'on ne l'attendait d'un chef à la réputation de brasier, plus instrumental, plus attentif au tissu orchestral qu'à la coulée pathétique. C'est intéressant à double titre — comme document d'une lecture qui refuse le pathos surchargé, et comme complément aux versions plus emphatiques du répertoire. Le Casse-noisette intégral (CD 19-20), gravé en stéréo dès 1956, s'inscrit dans la même veine dansante.

Le reste du coffret est intéressant sans toujours convaincre. La Symphonie inachevée de Schubert et la Cinquième de Beethoven (CD 1) — dernier album Westminster gravé quelques semaines avant sa mort, avec le discours d'adieu à l'orchestre en appendice — valent surtout par leur charge testamentaire ; la lecture, elle, manque un peu de la folie qu'on aurait espérée. Les valses de Johann Strauss II (CD 17) sonnent un peu neutres, sans le tour de reins viennois que l'on souhaiterait. La Neuvième de Dvořák (CD 7), la Symphonie de Franck (CD 8), les Concertos de Chopin avec Badura-Skoda (CD 5) et le Grieg avec Boukoff (CD 9) affrontent une concurrence discographique redoutable où Rodziński, faute d'orchestre à sa main, tient son rang sans toujours s'imposer.

L'appareil éditorial est irréprochable : remastérisations mono et stéréo à partir des bandes d'origine, essai substantiel de James H. North qui n'élude ni les traits de caractère ni les épisodes autoritaires, discours d'adieu à l'orchestre restitué, séquences de répétition inédites pour Brahms, Tchaïkovski et Wagner. La majorité des albums bénéficie d'une première parution CD internationale, ce qui suffit à justifier l'acquisition pour tout amateur du chef et, plus largement, pour l'historien du disque de la haute époque Westminster.

Vingt-cinq disques, donc, qui offrent le portrait le plus large que la discographie moderne ait consacré à Rodziński — avec un cœur incandescent dans Strauss et Wagner, quelques points d'éclat dans le répertoire russe et coloriste, et des zones plus tempérées où le chef documenté n'est pas toujours à la hauteur du chef légendaire. Un coffret d'ensemble, à parcourir plutôt qu'à ingérer d'un trait.

Note globale : 8/9

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