Le chef d’orchestre Constantin Silvestri était aussi un compositeur de qualité 

par

Constantin SILVESTRI (1913-1969) : Œuvres pour piano, intégrale : Suites « Jeux d’enfants » op. 3 n° 1 et n° 2 ; Sonatine op. 3 n° 3 ; Danses populaires roumaines de Transylvanie, op. 4 ; Suite n° 3 op. 6 n° 1 ; Sonata breve a due voci op. 13 n° 2 ; Sonata quasi una fantasia op. 19 n° 2 ; Pièces de concert op. 25 ; Chants nostalgiques op. 27 ; Sonate-Rhapsodie en trois épisodes op. 28 n° 1. György KURTAG (1926) : Deux Pièces pour piano. George ENESCU (1881-1955) : Concerto pour piano (inachevé) : 1er mouvement. Luiza Borac, piano ; Orchestre National de la Radio de Bucarest, direction Rossen Gergov. 2020. Livret en allemand et en anglais. 159.03. Profil Hänssler PH20028 (2 CD). 

Mort trop jeune (il avait à peine cinquante-cinq ans), Constantin Silvestri occupe une place importante dans la galerie des chefs d’orchestre du XXe siècle. On a pu se souvenir de ses exceptionnelles qualités en découvrant le coffret de quinze CD que le label EMI lui a consacré dans sa série « Icon » en 2013. A la tête de l’Orchestre Philharmonia, de la Philharmonie de Vienne, du Philharmonique de Londres, de l’Orchestre National de la Radiodiffusion Française, de l’Orchestre de la Société des Concerts du Conservatoire ou du Symphonique de Bournemouth, il dirigeait avec intensité et expressivité de grandes partitions du répertoire : Tchaïkovski, Rimski-Korsakov, Bartòk, Chostakovitch, Dvorak (une fabuleuse Symphonie n° 8 londonienne), Berlioz, Franck, Debussy, Ravel et quelques autres, parmi lesquels Enescu, dont il avait donné la première représentation de son opéra Œdipe à Bucarest en 1958. 

Bournemouth ? Silvestri a œuvré à la tête de cette formation provinciale anglaise qu’il avait transformée en phalange de niveau international, de 1961 à son décès prématuré, huit ans plus tard. Né à Bucarest, Constantin y étudie, notamment le piano, qu’il servira d’abord comme soliste avant de devenir, avant la guerre, répétiteur à l’Opéra de sa ville natale, fonction qu’il occupera pendant dix ans tout en dirigeant l’un ou l’autre concert. Après le conflit, il devient chef permanent puis directeur musical de l’Orchestre Philharmonique de Bucarest. Son entente conflictuelle avec les autorités politiques et sa volonté de programmer des compositeurs contemporains lui valent une mise à pied en 1953. Il poursuit sa carrière en qualité de chef invité à la tête de maints orchestres européens prestigieux (le coffret EMI évoqué ci-avant en témoigne). Il retrouve ses fonctions à l’Opéra de Bucarest et est nommé chef de l’Orchestre symphonique de la radio roumaine, mais les tensions persistent avec le pouvoir en place. Il se décide à quitter son pays pour Paris, où il s’installe à la fin des années cinquante. Son destin final est en Angleterre où des concerts à Londres ont fait sensation. En 1961, il accepte la proposition du Symphonique de Bournemouth. Il en devient le directeur musical et va porter cet orchestre à un niveau inattendu : il parachève le travail accompli par son prédécesseur, Sir Charles Groves, grâce à un travail intense en profondeur qui lui est accordé en termes de liberté d’organisation et d’exigences musicales.

Constantin Silvestri est aussi reconnu comme compositeur dans sa Roumanie natale. Son œuvre se compose d’une quarantaine de partitions : musique orchestrale, musique de chambre (trois quatuors), mélodies, pièces pour piano. Le présent album Profil Hänssler propose une intégrale de ces dernières sous les doigts de Luiza Borac, qui s’est déjà signalée par des enregistrements de Mozart, Schubert, Chopin, Liszt, Ravel ou Debussy mais aussi par d’autres intégrales pianistiques de compositeurs roumains, celles de Georges Enescu (auquel elle a consacré une thèse pour son doctorat en musicologie en 2014) et de Dinu LipattI. Née à Pitesti, cité industrielle et universitaire roumaine, Luiza Borac est titulaire d’une trentaine de prix et distinctions internationaux. Installée en Allemagne, elle met souvent en valeur les musiciens de son pays et s’est intéressée tout naturellement à la production du célèbre chef d’orchestre dont elle propose plusieurs pages en premiers enregistrements discographiques. Silvestri a joué du piano en public dès ses dix ans. En 1929, âgé de seize ans, il remporte le Prix Georges Enescu, remis par le maître lui-même qui n’hésitera pas à exprimer son admiration pour son jeu. Ses partitions pour le piano couvrent l’étendue de sa carrière, elles débutent dans les années 1930 et s’achèvent en 1953, époque où il est pris de plus en plus par sa carrière de dirigeant. Les six Danses roumaines de Transylvanie op. 4, qui utilisent des thèmes de Bela Bartok et s’inspirent du folklore de l’Europe de l’Est, sont la première composition de Silvestri pour le piano. Il en existe deux versions, l’une pour orchestre, l’autre pour piano à quatre mains. Luiza Borac a fait de ces pièces dynamiques un arrangement pour piano seul, joué en première discographique. De la même époque datent les deux suites Jeux d’enfants op. 3 n° 1 et n° 2 et une quinzaine de miniatures séduisantes à la manière des Kinderszenen de Schumann. Silvestri écrit encore une subtile Sonatine, dans le même esprit spontané que les Jeux d’enfants puis, en 1933, une Suite n° 3 op. 6 n° 1, dans laquelle l’atmosphère poétique est prédominante. La notice raconte que Silvestri était à ce point satisfait du dernier mouvement, la dynamique Bacchanalia, que lorsqu’un journaliste lui demanda après un concert quelle était pour lui la meilleure œuvre pour piano du XXe siècle, Silvestri lui offrit avec humour la partition de cette page. Le premier CD de cet album se termine par la Sonate op. 19 n° 2 de 1940, qui sera retravaillée en 1957 : deux mouvements, le premier complexe et expressif, dans un caractère impressionniste, le second en tempo de valse. C’est aussi une première discographique. 

Le second CD s’ouvre par une Sonate de 1938, au ton léger et ironique, que le musicien révisa elle aussi en 1957. Il l’a spécifiée « à deux voix », estimant qu’elle pouvait « accompagner d’autres instruments : clarinette, basson, violoncelle ou violon… ou pas du tout ! ». Trois Pièces de concert op. 25 de 1944 sont dédiées à trois pianistes féminines, élèves de son amie Constanta Erbiceanu (1874-1961), pédagogue réputée qui avait été élève de Moszkowski. Les trois Chants nostalgiques datent de la même année. Un effet de la guerre et du régime politique, entre occupation allemande et arrivée des communistes ? Ces pages au climat tragique traduisent de la crainte, voire de l’anxiété. Dans le répertoire pianistique de Silvestri, elles se présentent comme les plus chargées d’affliction. Changement d’atmosphère pour la dernière partition, la Sonate-Rhapsodie en trois épisodes op. 28 n°1 de 1953, pièce de virtuosité de grande difficulté technique, dans laquelle le compositeur évoque de façon imagée la Guimbarde, danse typique de Transylvanie. De cet ensemble de 145 minutes qui forme l’intégrale de l’œuvre pour piano de Silvestri, Luzia Borac donne une vision claire et précise, d’une maîtrise chaleureuse et engagée qui met bien en évidence des qualités souvent proches de l’improvisation. Le parcours ainsi proposé est séduisant, révèle une personnalité sensible et vient avec opportunité préciser le portrait du musicien de grand talent qu’a été Constantin Silvestri.

Cet album est complété par des pages de György Kurtag et de Georges Enescu. Le lien du premier avec Silvestri apparaît flou, même si dans ces deux très brèves pièces récentes (2010 et 2017), on découvre un « In memoriam » dédié au musicologue Laszlo Ferenc (1937-2010) qui a effectué des travaux académiques sur Bartok, Enescu et Kurtag, et un rappel d’un Noël transylvanien écrit à l’occasion du 90e anniversaire de Marta, l’épouse pianiste de Kurtag. Ces pièces font aussi ici l’objet d’une première discographique. Quant au concerto pour piano inachevé d’Enescu avec lequel, nous l’avons dit, Silvestri avait eu des liens cordiaux, il date de 1897, alors qu’âgé de seize ans, Enescu étudie à Vienne. Dans la grande ligne romantique, à la manière de Brahms ou de Rachmaninov, le compositeur emprunte un thème au Dies Irae auquel il donne une impulsion qui s’inspire à la fois du folklore roumain et de la musique tzigane. La fougue est présente, les mélodies sont éloquentes. Luiza Borac les traduit avec un irrésistible sens de l’élan. Il s’agit ici d’un enregistrement en public (date non précisée) avec l’Orchestre National de la Radio roumaine placé sous la direction de Rossen Gergov. Ce bel apport à la discographie d’Enescu, première en CD, risque malheureusement de passer inaperçu dans cet album consacré presque totalement à Silvestri dont il démontre, grâce au talent de Luiza Borac, que la musique est à prendre en considération.  

Son : 9  Livret : 8  Répertoire : 8  Interprétation : 9

Jean Lacroix

Vos commentaires

Vous devriez utiliser le HTML:
<a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.