Portrait du chef d'orchestre Klaus Tennstedt à l'occasion du centenaire de sa naissance.
Halle, Schwerin, une carrière est-allemande
En 1958, il est nommé directeur musical de la Landesoper de Dresde-Radebeul. Il y affirme un penchant pour la musique de son temps, avec les créations est-allemandes de Grandeur et décadence de la ville de Mahagonny de Kurt Weill ou de L'École des femmes de Rolf Liebermann. En 1962, il est appelé à un poste équivalent auprès de l'opéra d'État du Mecklembourg à Schwerin. Entre 1962 et 1971, il y poursuit l'exploration du XXᵉ siècle — Janáček, Chostakovitch, Dessau, Hindemith, Bernstein, Britten — tout en gravant ses premiers disques pour Eterna, le label officiel de la RDA (Symphonie n°1 de Beethoven, Mozart, Dessau, Wagner-Régeny). Il est alors invité par les meilleurs orchestres est-allemands : Philharmonie et Staatskapelle de Dresde, Gewandhaus de Leipzig, Orchestre de la Radio de Berlin. Pendant cette décennie, il conduit fréquemment ces phalanges lors de tournées dans les pays frères d'Europe centrale. Cependant, caractère entier, peu carriériste et radical dans certains de ses choix artistiques, il est ignoré par le Parti communiste. Il n'est même pas invité à diriger au Komische Oper de Berlin, la scène montante de Berlin-Est alors dirigée par le légendaire metteur en scène Walter Felsenstein.
Le passage à l'Ouest et la percée nord-américaine
En 1971, à l'occasion d'un engagement à Göteborg en Suède, le chef décide de changer d'horizon politique. Une opportune erreur de visa lui permet d'organiser son passage à l'Ouest. Il obtient l'asile en Suède, dirige quelque temps au Théâtre de Göteborg puis à la Radio suédoise à Stockholm, avant de traverser la Baltique pour Kiel. Les premiers temps sont difficiles : il est méconnu en Europe occidentale. Il décroche péniblement la direction musicale de l'Opéra de la ville, imposante et industrieuse cité de l'Allemagne du Nord. Mais l'homme se bat et, aidé par un intendant intelligent, il monte ses cycles Mozart, Strauss et Wagner, qui emportent l'adhésion de la critique et du public. Sa notoriété commence à croître. C'est à cette époque qu'il s'intéresse pour la première fois durablement à Mahler, compositeur auquel son nom restera attaché.
Le déclic vient en 1973. Walter Homburger, intendant de l'orchestre de Toronto, arrive en Europe à la recherche d'un directeur musical pour succéder à Karel Ančerl. En octobre, il entend Tennstedt dans une symphonie de Bruckner et l'invite immédiatement au Canada. En 1974, celui-ci se produit à Toronto dans un programme Beethoven, puis à Boston pour deux programmes dont une Symphonie n°8 de Bruckner qui fait trembler les murs du Symphony Hall. Norman Lebrecht rapporte, dans The Maestro Myth, la scène qui résume mieux que tout la révolution intime que cela représente : quand la direction bostonienne lui demande ce qu'il souhaite diriger, il aurait répondu, incrédule : « You mean I get to choose? » L'homme qui sort de la RDA découvre qu'à l'Ouest, un chef choisit son programme. À la suite de ces succès, il sera invité chaque année outre-Atlantique — Toronto, Montréal, Chicago, Minneapolis, Detroit, Cincinnati, Dallas, Philadelphie, New York, Washington.
Le London Philharmonic, la reconnaissance
En 1977, le chef fait ses débuts avec le London Philharmonic Orchestra et enregistre avec lui une Symphonie n°1 de Mahler qui rafle toutes les récompenses discographiques. En 1980, il devient premier chef invité du LPO, avant d'en être désigné directeur musical en 1983. Tennstedt peut alors abandonner la modeste Kiel et se concentrer sur ses concerts et ses enregistrements londoniens, tout en étant l'hôte des grands orchestres de Berlin, Vienne, Paris, Tel-Aviv. Il accepte même deux mandats parallèles à la tête du Minnesota Orchestra (1979-1982) et de la NDR de Hambourg (1979-1981). En 1985, il fait ses débuts au festival de Salzbourg dans Les Saisons de Haydn. Du côté discographique, l'intégrale Mahler qu'il grave à Londres remporte un écho considérable et la Symphonie n°8 est même récompensée d'un Gramophone Award en 1987. Il enregistre également Schumann, Schubert et Bruckner avec le Philharmonique de Berlin.
L'attention de Karajan
À Berlin, à la même époque, l'homme le moins prodigue en éloges publics du métier se laisse frapper par ce chef aux allures d'anti-maestro. Karajan l'invita à vingt-cinq reprises avec la Philharmonique et laisse entendre, en privé, que Tennstedt ferait un successeur naturel. Peter Alward, alors producteur EMI et proche des deux hommes, s'en souvient dans la biographie de Wübbolt : « J'ai le sentiment que Karajan voyait en Klaus ce qu'il aurait aimé être. » Les Berliner, qui n'ont pas la même sensibilité, choisiront Abbado à la mort du maître de Salzbourg en 1989. Mais l'attention dit assez ce que le milieu percevait de singulier chez ce transfuge est-allemand devenu, en Occident, une figure qui n'entrait dans aucune des routines du star-system.
L'homme fragile
Personnalité fissurée dès l'origine, Tennstedt entretient avec la scène un rapport pathologique. Le trac le paralyse, il annule ses concerts la veille pour trois fois rien, se laisse détruire par une critique tiède, réclame sans cesse la validation de l'orchestre et du public — John Willan, qui l'a longuement côtoyé chez EMI comme au LPO, décrit « un petit garçon qui voulait être aimé de tout le monde ». Deux femmes tiennent la carrière à bout de bras : sa première épouse Anita supporte mal ses débordements nocturnes ; sa seconde, Inge, portera littéralement l'homme — carrière, contrats, agenda, quotidien — sans quoi la trajectoire occidentale n'aurait sans doute pas tenu. À cela s'ajoute une catastrophe intime qui ne se refermera jamais : le suicide de sa fille, plus profond que toutes les défaites de santé à venir. Car les cancers s'enchaînent — larynx en 1985 (le tabagisme excessif est passé par là), prothèses de hanche successives, puis cancer œsophagien, puis de nouvelles hanches qui l'empêcheront presque de rester debout. Il démissionne du LPO en 1987 ; l'orchestre le nomme chef lauréat, statut qui lui permettra de revenir régulièrement pour ses chers Mahler. C'est dans ce cadre qu'il conduit, en février 1989 au Royal Festival Hall, une Symphonie n°2 devenue mythique, puis surtout, en janvier 1991, trois représentations de la Symphonie n°8 dont la première, captée par la BBC, restera pour la critique londonienne l'un des sommets absolus de sa carrière — un Tennstedt rescapé du cancer, plus vertical et plus définitif que jamais. Il conduit ses musiciens anglais pour la dernière fois en 1993, dans une Symphonie n°7. Sa dernière prestation publique, en 1994, aura lieu à la tête de l'orchestre de l'université d'Oxford, avec l'ouverture d'Oberon de Weber, pour la remise de son titre de docteur honoris causa. Il s'éteint le 11 janvier 1998 à Heikendorf, près de Kiel.
Un chef irremplaçable
Personnalité hors norme, homme entier, Tennstedt n'est jamais apparu comme un technicien de la baguette mais savait galvaniser les orchestres capables de le suivre dans ses fulgurances. Willan résumait la chose en disant que si Klaus avait été une lessive, on lui aurait trouvé l'ingrédient X — cette électricité qui atteignait chaque musicien jusqu'aux pupitres du fond. L'intégrale Mahler et les nombreuses captations de concert désormais disponibles rendent compte d'un chef exceptionnel, très personnel, souvent inattendu dans ses choix interprétatifs. Le portrait longtemps manquant — un homme complexe, blessé, incapable de la moindre facilité — a trouvé sa forme définitive avec la biographie de Wübbolt, aujourd'hui l'ouvrage de référence.
Repères discographiques
Le socle du centenaire
- The Complete EMI Recordings, 41 CD, Warner Classics (2026). L'intégralité des sessions studio, incluant le cycle Mahler avec le LPO.
- 100th Anniversary Edition, 4 CD, Profil (2025). Inédits radiophoniques avec le Deutsches Symphonie-Orchester Berlin, le SWR Sinfonieorchester Baden-Baden und Freiburg, le NDR Sinfonieorchester et le SWF-Sinfonieorchester.
Le Tennstedt live
- Le coffret Mahler Symphonies — Live in Concert, 9 CD, LPO Live. Réunit les captations concert du LPO avec Tennstedt : Symphonies n°1 (1985), n°2 (deux versions, 1981 et 1989), n°6 (1983), n°8 (1991) et Lieder eines fahrenden Gesellen avec Thomas Hampson (1991). C'est le complément indispensable de la boîte Warner : le Tennstedt qu'aucune session de studio n'a réussi à capturer.
- Les parutions individuelles LPO Live, en particulier la Symphonie n°8 de Mahler du 27 janvier 1991 au Royal Festival Hall, avec Júlia Várady, Jane Eaglen, Susan Bullock, Trudeliese Schmidt, Jadwiga Rappé, Kenneth Riegel, Eike Wilm Schulte et Hans Sotin.
- Beethoven, Symphonie n°9, London Philharmonic Orchestra, BBC Legends BBCL4131-2.
- Beethoven, Symphonie n°7 / Brahms, Symphonie n°3, London Philharmonic Orchestra, BBC Legends BBCL4167-2.
- Bruckner, Symphonie n°3 (édition 1889, Nowak), Symphonieorchester des Bayerischen Rundfunks, Profil PH04093.
- Dvořák, Symphonie n°8 / Janáček, Sinfonietta / Smetana, ouverture de La Fiancée vendue, London Philharmonic Orchestra, BBC Legends BBCL4139-2.
- Beethoven, Symphonies n°1 et n°5 / Weber, ouverture d'Oberon, London Philharmonic Orchestra, BBC Legends BBCL4158-2.
Pour lire
- Georg Wübbolt, Klaus Tennstedt: Possessed by Music, auto-édition (2023).
Crédits photographiques : Warner Classics



