Edita Gruberova, une Zerbinetta inégalable

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« Grossmächtige Prinzessin, wer verstünde nicht »… Il suffit de ces quelques mots sentencieux prononcés par la pimpante Zerbinetta d’Ariadne auf Naxos pour entendre immédiatement la voix d’Edita Gruberova, celle qui en sera à jamais la plus grande interprète. Car elle n’avait rien du rossignol mécanique qui produisait trilles, notes piquées et suraigus sans valeur expressive. Par le biais d’une technique chevronnée, elle hypnotisait son auditoire par la ‘messa di voce’ lui permettant d’augmenter et de diminuer le son sur une note. L’appui sur le souffle lui faisait atteindre l’aigu sans l’amoindrir, lui donnant au contraire une ampleur qui ne compromettait ni la beauté du timbre, ni la perfection de l’intonation.

Comment imaginer aujourd’hui qu’il lui faudra attendre près de dix ans pour parvenir à la gloire ? Née à Raca, un quartier de Bratislava, le 23 décembre 1946, fille d’une mère hongroise et d’un père d’ascendance allemande qui ne s’intéressent pas à la musique, elle doit à sa maîtresse d’école d’être incorporée dans une chorale puis d’être inscrite, dès l’âge de quinze ans, au Conservatoire de Bratislava où elle étudie le piano et le chant dans la classe de Maria Medvecka. En 1967, elle débute au Théâtre de la ville en incarnant Rosina dans un Barbiere di Siviglia produit par ses camarades de l’académie. Elle prend part à un concours à Toulouse, voudrait se rendre en Italie pour se perfectionner, mais éclate le Printemps de Prague avec la répression russe. Plutôt que d’accepter un stage à Leningrad, elle préfère s’engager dans un obscur théâtre de province, à Banska Bystricka, où elle passe de La Traviata aux quatre rôles féminins des Contes d’Hoffmann et à My Fair Lady. Durant l’automne de 1969, elle se rend à Vienne, y trouve un professeur remarquable, Ruthilde Boesch, auditionne à la Staatsoper et y débute le 7 février 1970 avec une Reine de la Nuit qui ne soulève aucune réaction, pas plus que la poupée Olympia qu’elle présente cinq jours plus tard. Néanmoins, le 25 octobre 1970, l’on prête attention à son page Tebaldo dans la nouvelle production de Don Carlos qui a pour têtes d’affiche Franco Corelli, Gundula Janowitz et Nicolai Ghiaurov. Mais l’effet est sans lendemain puisque, entre décembre 1970 et août 1973, elle doit se contenter de quinze rôles secondaires. Bernard Haitink fait inviter, au Festival de Glyndebourne, sa Reine de la Nuit qu’Herbert von Karajan ne présentera au Festival de Salzbourg que le seul soir du 26 juillet 1974. Alors que Graz découvre une première Konstanze dans Die Entführung aus dem Serail et que Vienne ne prête aucune attention à sa première Zerbinetta, ses Poussette de Manon, Glauce de Medea, Oscar du Ballo in Maschera, Oiseau de la forêt de Siegfried, Rosina et Sophie de Der Rosenkavalier, elle tente la formule du récital dans la capitale autrichienne.

Encouragée par sa ‘maestra’, Edita ne se laisse pas décourager en travaillant d’arrache-pied… Et la roue tourne : à la Staatsoper de Vienne, elle cueille le succès le 12 septembre 1976 avec la Fiakermilli d’Arabella et obtient un invraisemblable triomphe le 20 novembre avec sa flamboyante Zerbinetta se jouant des ‘passaggi’ les plus invraisemblables avec force contre-mi dans la nouvelle production d’Ariadne auf Naxos avec Gundula Janowitz, James King et Agnes Baltsa que dirige Karl Böhm. Dès ce moment-là, le monde entier se l’arrache. Sa Reine de la Nuit est applaudie au Met de New York le 3 janvier 1977 et aux festivals de Salzbourg et Munich, tandis que sa Zerbinetta fait délirer le Mai Musical Florentin, Hambourg, Zurich, Salzbourg, Washington et Genève. Le 18 février 1978, elle débute à la Scala de Milan avec Konstanze, alors qu’à Vienne, elle ébauche une première Lucia di Lammermoor, Aminta de Die schweigsame Frau et une irrésistible Adele de Die Fledermaus avant d’y présenter sa Violetta de La Traviata. Durant le printemps de 1980, le Teatro Filarmonico de Vérone et la Deutsche Oper de Berlin découvrent sa Lucia, alors qu’à Zurich, Nikolaus Harnoncourt lui confie Giunia dans la production de Lucio Silla conçue par Jean-Pierre Ponnelle. Au Grand-Théâtre de Genève, elle décide, en octobre 1982, de se tourner vers le belcanto romantique en personnifiant Amina de La Sonnambula sous la baguette de Gianadrea Gavazzeni. Riccardo Muti dirige sa Gilda à Vienne le 13 mars 1983 et Giulietta d’ I Capuleti e i Montecchi pour ses débuts à Covent Garden le 26 mars 1984.

Parallèlement à sa carrière théâtrale, Edita Gruberova développe une activité intense en concert et en récital pour paraître au Regio de Turin, au San Carlo de Naples où son Amina est jugée éblouissante en juin 1985. A Munich, elle impose sa Violetta avec Carlos Kleiber, une première Donna Anna avec Wolfgang Sawallisch, alors qu’aux Thermes de Caracalla à Rome, au Lyric Opera de Chicago, au Liceu de Barcelone, sa Lucia est ovationnée. Le 7 décembre 1987, elle a l’honneur d’ouvrir la saison de la Scala dans le Don Giovanni mis en scène par Giorgio Strehler et dirigé par Riccardo Muti. Elle poursuit alors sa conquête du répertoire belcantiste en abordant Elvira d’I Puritani à Bregenz, Maria Stuarda à Vienne, Marie de La Fille du Régiment, Linda di Chamounix, Beatrice di Tenda à Zurich, Semiramide à Munich, Elisabetta de Roberto Devereux et Anna Bolena au Liceu de Barcelone, créatures qu’elle ‘maniérise’ à défaut d’en avoir l’envergure dramatique. Au printemps 2003, elle fête à Munich ses trente-cinq ans de carrière en incarnant Rosina, tandis que Berlin applaudira sa 200e Lucia en 2004, Vienne, sa 200e Zerbinetta en 2005. Trois ans plus tard, elle chante en concert au Liceu une Lucrezia Borgia qu’elle campera à Munich, à côté d’une Elvira, d’une Elisabetta et d’une première Norma que le Festival de Salzbourg découvrira en août 2010. A près de soixante-trois ans, elle éblouit toujours le public viennois avec cette Zerbinetta qui est, selon ses propos, la santé de sa voix. Son dernier rôle nouveau sera Alaide dans La Straniera de Bellini qu’elle ébauchera en concert à Munich en 2012 avant de l’incarner à Zurich en juin 2013, au Theater An der Wien en janvier 2015. Le 27 mars 2019, elle fait ses adieux à la scène avec une dernière Elisabetta à la Bayerische Staatsoper de Munich. En septembre 2020, à la suite de la pandémie, elle décide de mettre fin à sa carrière. Victime d’un accident domestique dans sa propriété de Zurich, elle s’est donc éteinte lundi 18 octobre dernier à l’âge de 74 ans. Mais heureusement, sa voix phénoménale est abondamment préservée par le disque et les captations vidéo, au nombre desquelles il faut connaître Ariadne auf Naxos et Die Enführung avec Karl Böhm, Die Zauberflöte avec Wolfgang Sawallisch, Die Fledermaus dans la mise en scène d’Otto Schenk à Vienne.

Paul-André Demierre

Crédits photographiques : DR

 

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