Dame Felicity Lott (1947–2026), une grande dame du chant s'en est allée
C'est dans la nuit du vendredi 15 au samedi 16 mai 2026 que s'est éteinte la soprano britannique Dame Felicity Lott, à l'âge de 79 ans, des suites d'un cancer dont elle avait révélé le caractère terminal quelques jours plus tôt seulement, au micro de la BBC. Avec elle disparaît l'une des voix les plus aimées de sa génération, une artiste dont le rayonnement scénique et l'intelligence musicale auront marqué près d'un demi-siècle de vie lyrique européenne.
Née à Cheltenham le 8 mai 1947, Felicity Ann Emwhyla Lott — Flott pour les intimes, comme pour le public — avait suivi un parcours singulier : c'est d'abord la langue française qu'elle étudie au Royal Holloway College de l'Université de Londres, avant que la musique ne s'impose. Cette formation littéraire restera l'une des clés de son art : peu de sopranos non francophones auront su, comme elle, faire respirer la mélodie française avec une telle évidence prosodique. Une année passée au Conservatoire de Grenoble en 1967-1968 acheva de sceller cet attachement à notre langue et à notre répertoire. Diplômée de la Royal Academy of Music, où elle remporte le Principal's Prize, elle fait ses débuts en 1975 dans le rôle de Pamina de La Flûte enchantée à l'English National Opera — un coup d'éclat qui lancera une carrière internationale.
Très vite, elle noue avec le Festival de Glyndebourne une relation privilégiée qui ne se démentira jamais, tout en s'illustrant à Covent Garden — notamment dans la création de We Come to the River de Henze en 1976 — puis sur toutes les grandes scènes mondiales : Vienne, Munich, Salzbourg, New York, San Francisco, Chicago. Le public francophone l'a particulièrement chérie, à l'Opéra national de Paris (Donna Elvira, Fiordiligi, Cléopâtre, la Comtesse Madeleine de Capriccio, la Maréchale), au Théâtre des Champs-Élysées, à l'Opéra-Comique et surtout au Théâtre du Châtelet où ses incarnations offenbachiennes — La Belle Hélène en 2000, La Grande-Duchesse de Gérolstein en 2004 — firent sensation, mariant la noblesse du style à un esprit pétillant qui n'appartenait qu'à elle.
Au Théâtre Royal de La Monnaie, où elle avait débuté dès juin 1979 en Poppée sous la direction d'Alan Curtis, elle prit pour la première fois le rôle de la Maréchale du Chevalier à la rose en 1986, sous la baguette de Sir John Pritchard — une incarnation à laquelle elle reviendrait sur la même scène en 2001 dans la mise en scène de Christof Loy, sous la direction d'Antonio Pappano. Cette Maréchale allait devenir l'une de ses grandes signatures, prolongée notamment en 1994 à Vienne sous la direction de Carlos Kleiber, dont la captation filmée demeure une référence absolue. Mozart et Strauss formaient ainsi les deux pôles de son répertoire scénique, mais c'est sans doute au concert et au récital — et particulièrement dans les Quatre derniers Lieder, qu'elle grava avec Neeme Järvi pour Chandos — que sa voix lumineuse, son legato souverain et son sens de la confidence atteignaient leur plein épanouissement.
Récitaliste de premier plan, membre fondatrice du Songmakers' Almanac aux côtés du pianiste Graham Johnson, son fidèle complice depuis ses années d'études, Felicity Lott aura été l'une des grandes ambassadrices du Lied, de la mélodie française — Poulenc, Fauré, Debussy, Ravel — et de la chanson anglaise, Britten en particulier. Sa discographie, considérable, est dispersée entre EMI (aujourd'hui Warner), Chandos, Harmonia Mundi, Hyperion ou encore Archiv, où son enregistrement de la Nelson Mass de Haydn sous la direction de Trevor Pinnock fut couronné d'un Gramophone Award en 1986.
Les honneurs n'ont pas manqué de saluer cette carrière exemplaire. Faite CBE en 1990, élevée au rang de Dame Commander of the British Empire en 1996, Bayerische Kammersängerin en 2003, Officier des Arts et des Lettres et Chevalier de la Légion d'honneur de la République française, Felicity Lott était également Docteur honoris causa de l'Université Paris-Sorbonne et de plusieurs autres universités britanniques. C'est en 2016 que l'International Classical Music Awards lui décerna son Lifetime Achievement Award, à l'occasion d'une cérémonie tenue le 1ᵉʳ avril 2016 au Kursaal de Saint-Sébastien — alors capitale européenne de la culture — sous l'égide de l'Orquesta de Euskadi. Le jury des ICMA saluait alors « l'une de ces rares chanteuses qui, sur scène, créent un lien immédiat avec le public : sa personnalité rayonnante et sa présence scénique sont rarement égalées. De ses interprétations de lieder, intelligentes et bouleversantes, à la subtilité rare et à la profondeur humaine de sa Maréchale ou à la charmante Grande-Duchesse de Gérolstein, elle a été depuis ses débuts en 1975 l'une des chanteuses les plus charismatiques au monde. » Cette distinction, l'une des plus prestigieuses du paysage discographique international, venait compléter un palmarès auquel s'ajouterait en 2023 un Lifetime Achievement Award des Gramophone Classical Music Awards.
Dans les dernières années de sa vie, Felicity Lott s'était consacrée avec une générosité inentamée à la transmission, particulièrement dans le cadre du French Song Exchange du Wigmore Hall, programme qu'elle accompagna durant six éditions, de 2019 à 2026, et au sein duquel elle mentora 48 chanteurs et 10 pianistes — perpétuant ainsi son amour de la mélodie française auprès d'une nouvelle génération.
À la BBC, quelques jours avant sa disparition, elle disait avec son humour caractéristique : « Je ne veux pas qu'on soit triste, car je m'amuse comme une folle. » Et d'ajouter : « Mon Dieu, quelle chance j'ai eue… J'ai rencontré tellement de gens formidables et j'ai eu une vie merveilleuse. » C'est ainsi qu'il faut se souvenir de Flotty : grande dame anglaise au verbe pétillant, soprano d'une élégance souveraine, musicienne d'une intégrité absolue. Le chant lyrique perd l'une de ses plus belles incarnations du XXᵉ siècle finissant.
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