Rafael Payare et l’Orchestre symphonique de Montréal, la somme des ambitions
L’Orchestre symphonique de Montréal ouvrait le 23 août 2026 le festival Chopin and His Europe à la Philharmonie de Varsovie. Quelques heures avant le concert, son directeur musical Rafael Payare recevait Crescendo — retour sur cette tournée européenne qui démarre une saison chargée, sur la parution d’un couplage inédit Daphnis et Chloé / Sacre du printemps, sur les projets discographiques. Rencontre avec l’un des chefs d’orchestre les plus charismatiques de notre temps, qui déborde d’énergie au pupitre et d’idées pour ses programmes.
Nous sommes ici à Varsovie, ville que vous connaissez bien. Je vous avais vu diriger en 2013 dans le cadre de l’Easter Beethoven Festival, avec la Septième symphonie de Beethoven. Après le concert, Elżbieta Penderecka me confiait : « ce garçon fera une très grande carrière ». Revenir aujourd’hui avec votre Orchestre symphonique de Montréal revêt-il pour vous une signification particulière ?
Cette tournée se préparait depuis plusieurs années. Mais dès les premières discussions autour de la tournée, j’ai dit : nous serons à Varsovie, donc nous devons y venir avec une pièce de Penderecki. Même si le Maître nous avait quittés, son épouse Elżbieta Penderecka serait présente, et cela me tiendrait à cœur. Malheureusement, elle est décédée entre-temps ; mais il me tenait particulièrement à cœur que cet hommage à Penderecki soit aussi un hommage à elle. La Pologne m’apporte toujours beaucoup de bonheur : j’y ai dirigé la Sinfonia Juventus, l’Orchestre philharmonique de Varsovie, la Sinfonietta Cracovia. Beaucoup de choses se sont nouées ici. Y revenir en dirigeant une œuvre de Penderecki, c’est particulier, bien sûr.
Ce concert ouvre le festival Chopin and His Europe. Présenter l’Orchestre symphonique de Montréal dans un grand festival européen — comme celui-ci, ou comme celui d’Édimbourg qui a précédé cette étape de la tournée — cela compte-t-il pour vous ?
C’est essentiel. L’orchestre — vous l’entendrez ce soir — possède une sonorité, une manière de jouer que je trouve remarquables. Les enregistrements en témoignent, mais l’expérience du live demeure autre chose. Être invité à des festivals aussi différents et aussi prestigieux nous réjouit — et bien évidemment, Chopin and His Europe est l’un des plus importants au monde.
L’OSM n’est-il pas l’un des orchestres qui tournent le plus actuellement ?
C’est la 60ᵉ tournée de l’OSM, et la cinquième avec moi — ce qui fait presque une par an. La saison qui vient sera exceptionnelle : si nous n’avons pas tourné l’an passé, nous allons vivre de grands moments avec une série de concerts en Californie en octobre à San Francisco, Los Angeles et San Diego.
Ce soir, vous dirigez la Symphonie n°10 de Chostakovitch, avec laquelle vous avez fait en février dernier vos débuts à la tête de l’Orchestre royal du Concertgebouw d’Amsterdam. Un enregistrement de la Symphonie n°7 avec l’Orchestre symphonique de San Diego doit paraître à la fin de l’été. Qu’est-ce qui vous touche personnellement chez Chostakovitch ?
Avec Chostakovitch, on croit souvent que tout se joue à la surface, que le message tient entier dans ce que l’on entend d’emblée. C’est une illusion. Il y a chez lui une profondeur qui refuse toute réduction à la déferlante de décibels des tutti ou à la tristesse ; en juger ainsi, c’est passer à côté. Chostakovitch n’a jamais été le compositeur d’un « pour moi, la vie est dure » — pas du tout. Les épreuves se dressent devant lui, on sent le monde frapper son âme, mais toujours il avance. Qu’un musicien y parvienne, je trouve cela inouï. Il y a la force, la virtuosité, certes — mais il y a tout le reste : la permanence d’être mal compris, la condition de vivre entre deux mondes, l’expérience d’entendre les autres vous dire ce que vous n’êtes pas. Je l’adore. Je suis en empathie totale avec son art.
J’ai vu que cet été, vous avez dirigé au Festival de Lanaudière au Canada la Suite scythe de Prokofiev, une œuvre qui n’est pratiquement jamais entendue et qui reste rare au programme des chefs d’aujourd’hui. Comment décidez-vous d’élargir ainsi votre répertoire ?
C’est une pièce magnifique, et j’ai voulu la diriger pour plusieurs raisons. Tout d’abord, de nombreuses pages du répertoire russe me parlent comme un langage que je connaîtrais d’instinct, un peu comme ma langue maternelle qu’est l’espagnol. La Suite scythe fait partie des œuvres qui me touchent particulièrement. Il faut dire que j’avais déjà joué cette partition, comme corniste, sous la direction de Claudio Abbado lors d’une de ses visites au Venezuela. C’était alors la première fois que je me trouvais face à elle, et je me suis dit : voilà une pièce pour moi. Elle n’est certes pas facile à programmer, car elle réclame de gros effectifs. Mais nous avons pu la donner au Festival de Lanaudière, et elle sera également au programme de notre tournée californienne à l’automne prochain. Nous allons la jouer à San Diego lors d’un concert commun avec l’OSM et mon autre orchestre, l’Orchestre symphonique de San Diego.

Le prochain disque de l’OSM, publié chez Pentatone, s’annonce avec un couplage inédit : l’intégralité des ballets de Daphnis et Chloé de Maurice Ravel et Le Sacre du printemps d’Igor Stravinsky. Curieusement, c’est la première fois qu’un album va proposer ce couplage, pourtant si évident.
Oui, c’est complètement nouveau. Cela a l’air un peu fou, mais pour moi, cela fait sens. Cela fait sens aussi par rapport à l’histoire de l’orchestre : l’intégralité du ballet de Daphnis et Chloé fut la première pièce que l’OSM a enregistrée sous la direction de Charles Dutoit pour Decca, un album qui avait alors marqué son temps et affirmé l’orchestre sur la scène mondiale. Quelques années après, l’orchestre avait enregistré Le Sacre du printemps avec Charles Dutoit, également un disque qui avait eu un accueil critique incroyable. Des choses ont également changé : désormais, nous ne sommes plus dans la Salle Wilfrid-Pelletier — cet album a été enregistré sur la scène de notre Maison symphonique. Cet album est au final un lien entre le passé et le présent.
Est-il important pour vous, en tant que directeur musical d’un orchestre, de confronter au disque cet orchestre à des pièces majeures qui ont marqué sa discographie, comme ce Daphnis et Chloé pour l’Orchestre symphonique de Montréal ? Il y avait un millésime Charles Dutoit, il y aurait un millésime Rafael Payare.
Oui, c’est important pour l’orchestre d’enregistrer cette œuvre à nouveau. L’enregistrement dirigé par Charles Dutoit reste incroyable, mais il date déjà de quarante ans. Depuis, ce n’est plus intrinsèquement le même orchestre : la plupart des musiciens ont changé, et de nouvelles générations ont intégré les rangs. Il y a cependant un trait d’union : notre flûtiste, le formidable Timothy Hutchins, qui était déjà flûte solo lors de l’enregistrement de Charles Dutoit.
Après ce disque, avez-vous d’autres projets d’enregistrement ?
Oui. Nous allons enregistrer Petrouchka et L’Oiseau de feu — les ballets complets, bien sûr. Il ne faut pas oublier que la musique française est dans l’ADN de l’Orchestre symphonique de Montréal, et il faut entretenir ce lien. Nous avons certes enregistré jusqu’à présent du répertoire germano-autrichien — Mahler, Strauss, Schönberg —, mais nous avons commencé d’explorer la musique française avec la Symphonie fantastique, et désormais Daphnis et Chloé. Nous avons aussi d’autres projets à plus long terme.
Quels seront les temps forts de la prochaine saison à Montréal ?
Nous commençons avec Das klagende Lied de Mahler. Nous retrouverons bien sûr Chostakovitch, Strauss, Stravinsky et une version de concert du Don Giovanni de Mozart. La saison se conclura sur la Neuvième de Beethoven. Il y aura une création de la Symphonie n°6 « Monarch » de Jimmy López Bellido, qui est une co-commande avec mon autre orchestre de San Diego.
Il y a donc des collaborations construites entre San Diego et Montréal. Vous avez établi des projets sur plusieurs années ?
Oui, puisque je serai à San Diego jusqu’en 2029. La rencontre s’est faite autour de Jimmy López Bellido. Il était compositeur en résidence à San Diego comme il l’est à Montréal. Nous allons faire une tournée aux États-Unis dont San Diego sera une étape, puis c’est San Diego qui viendra à Montréal. L’idée : réunir les deux orchestres en partenariat — comme deux sœurs, ou deux frères.
Le site de l’Orchestre symphonique de Montréal : https://osm.ca
Le site de Rafael Payare : https://rafaelpayare.com
À paraître :

Maurice Ravel (1875-1937) : Daphnis et Chloé. Igor Stravinsky (1882-1971) : Le Sacre du printemps. Orchestre symphonique de Montréal, direction Rafael Payare. Pentatone PTC5187665. Parution le 30 octobre 2026.
Crédits photographiques : André Godinho



