L'OSM et Rafael Payare, héroïques !

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Second concert de l'Orchestre symphonique de Montréal sous la direction de Rafael Payare à la Philharmonie nationale de Varsovie dans le cadre du festival Chopin et son Europe. Ce soir, la focale se déplace vers d'autres horizons : Debussy et Strauss encadrent le passage obligé chopinien, cette fois confié au vainqueur du dernier Concours international Chopin, l'Américain Eric Lu.

Retour à Varsovie très attendu pour le pianiste américain de vingt-sept ans, dont la victoire au 19ᵉ Concours international Chopin en octobre 2025 avait divisé les commentateurs. Fait notable, on l'attendait dans le Concerto n° 2, celui qu'il avait défendu en finale : il opte pour le Premier, comme pour marquer un déplacement et se soustraire à toute reprise commémorative.

Ce qui frappe d'emblée, c'est la maturité de l'artiste et sa volonté d'imposer une lecture très personnelle du texte. Eric Lu privilégie des tempi nettement retenus, parfois même étirés, dans une conception qui refuse le brillant facile et cherche la profondeur du chant chopinien. Ce n'est pas le Chopin d'un jeune lauréat de concours : c'est celui d'un artiste déjà aguerri, qui assume la pleine responsabilité de ses options. Une telle démarche engage nécessairement le chef : Rafael Payare doit suivre cette conduite lente, au risque d'une massification de l'accompagnement — l'orchestre s'épaississant par moments dans les tempi tenus. On peut légitimement ne pas aimer ce Chopin qui semble chercher parfois davantage à démontrer qu'à toucher : la proposition divise, même si le public présent ce soir lui était intégralement acquis. L'Allegro maestoso s'étire, quand la RomanceLarghetto — offre des moments suspendus absolument magiques, où le chant se déploie dans une écoute intérieure qui justifie rétrospectivement les options du pianiste ; le Rondo conclusif, à l'inverse, manque un peu de nerf et de peps, comme retenu par la ligne d'ensemble. On peut discuter ces choix, on leur accorde leur cohérence : le soliste défend sa vision avec constance, et une longue ovation le salue, lui qui avait été plébiscité par ce même auditoire à l'automne dernier. En bis, il offre le Prélude n° 15 op. 28 — la « Goutte d'eau » —, page méditative qui prolonge naturellement l'atmosphère intérieure de sa Romance.

Côté purement symphonique, le programme s'ouvrait sur L'Isle joyeuse de Debussy, dans la très rare orchestration de Bernardino Molinari (1922). Pièce de choix pour entrée en matière : elle convoque le gros effectif orchestral pour un véritable patchwork, un festival de couleurs où chaque pupitre trouve sa lumière. On retrouve ici tout ce qui fait la longue affinité de l'Orchestre symphonique de Montréal avec la musique française — cette finesse de trait, ce sens des textures et cette manière d'ourler les phrases qui distinguent la phalange canadienne dans ce répertoire. Rafael Payare travaille les demi-teintes autant que les élans et parvient à peindre, avec la matière orchestrale de Molinari, une composition néo-impressionniste qui restitue la fresque pianistique de Debussy dans toute sa vibration lumineuse.

L'orchestre se déploie au grand complet pour la seconde partie et Ein Heldenleben op. 40 de Richard Strauss, pièce de parade taillée pour la tournée. Si l'on avait apprécié la veille, dans la Symphonie n° 10 de Chostakovitch, l'entente entre le chef et sa phalange, cette Vie de héros sonne comme un véritable accomplissement. Tout impressionne : côté cordes, une sonorité à la fois puissante et d'une finesse ciselée ; côté vents, une musicalité parfaite dans chaque intervention exposée ; côté cuivres, une précision d'attaque et une densité de son qui répondent à toutes les exigences de la partition. Chaque pupitre s'illustre dans cette grande fresque symphonique. Le passage pétaradant de la bataille se révèle foncièrement héroïque et mené au panache : le général Payare emmène ses troupes dans un tumulte orchestral éblouissant, sans doute galvanisé par la remarquable acoustique de la grande salle de la Philharmonie nationale, qui préserve la lisibilité de tous les pupitres tout en donnant de l'ampleur au tutti.

Dans cette prestation, il faut bien évidemment saluer le magnifique solo d'Andrew Wan, concertmaster de l'orchestre : chant expressif, jeu d'une souplesse rare, capacité à faire vivre chacune des interventions successives de « L'Épouse du héros » comme un véritable portrait.

La coda apaisée — cette « Évasion du héros et son accomplissement » que Payare tient dans une lumière tenue — clôt un parcours d'une ampleur remarquable.

Longue ovation debout, plusieurs rappels : le public varsovien fait un triomphe à une formation visiblement heureuse de conclure sa double soirée sur ce répertoire d'apparat. L'OSM confirme, deuxième soir consécutif, la stature et la sonorité qui en font aujourd'hui l'une des plus grandes phalanges du continent américain — et certainement l'orchestre majeur du monde francophone.

Varsovie, Grande salle de la Philharmonie nationale, 24 août 2026

Crédits photographiques : André Godinho

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