Zubin Mehta, parcours multiples
Zubin Mehta : The Philharmonic Edition – Vienna, Israel, London, New York. Béla Bartók (1881-1945), Ludwig van Beethoven (1770-1827), Hector Berlioz (1803-1869), Ernest Bloch (1880-1959), Johannes Brahms (1833-1897), Anton Bruckner (1824-1896), Ernest Chausson (1855-1899), Frédéric Chopin (1810-1849), Antonín Dvořák (1841-1904), Édouard Lalo (1823-1892), Franz Liszt (1811-1886), Gustav Mahler (1860-1911), Felix Mendelssohn (1809-1847), Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791), Niccolò Paganini (1782-1840), Giacomo Puccini (1858-1924), Maurice Ravel (1875-1937), Gioachino Rossini (1792-1868), Camille Saint-Saëns (1835-1921), Pablo de Sarasate (1844-1908), Franz Schmidt (1874-1939), Franz Schubert (1797-1828), Robert Schumann (1810-1856), Richard Strauss (1864-1949), Piotr Ilitch Tchaïkovski (1840-1893), Giuseppe Verdi (1813-1901), Henri Vieuxtemps (1820-1881), Antonio Vivaldi (1678-1741), Richard Wagner (1813-1883), Franz Waxman (1906-1967), Carl Maria von Weber (1786-1826). Arthur Rubinstein, Vladimir Ashkenazy, Radu Lupu, Lang Lang, Itzhak Perlman, Isaac Stern, Pinchas Zukerman, Shlomo Mintz, Ida Haendel, Ivry Gitlis, Sayaka Shoji, Boris Belkin, David Garrett, Daniel Benyamini, Tabea Zimmermann, János Starker, Mischa Maisky, Joan Sutherland, Montserrat Caballé, Kiri Te Kanawa, Ileana Cotrubaș, Christa Ludwig, Leontyne Price, Barbara Hendricks, Anne Sofie von Otter, Angela Gheorghiu, Carol Neblett, Antonella Banaudi, Shirley Verrett, Luciano Pavarotti, Plácido Domingo, Alfredo Kraus, Peter Pears, Sherrill Milnes, Dmitri Hvorostovsky, Leo Nucci, Tom Krause, Nicolai Ghiaurov. Wiener Staatsopernchor, John Alldis Choir, Wandsworth School Boys' Choir. Wiener Philharmoniker, Israel Philharmonic Orchestra, London Philharmonic Orchestra, New York Philharmonic, Berliner Philharmoniker, Orchestre du Royal Opera House Covent Garden, Orchestre du Maggio Musicale Fiorentino. Enregistré entre 1965 et 2013. Livret en anglais (textes de David Patmore, James Jolly et Cyrus Meher-Homji). 1 coffret de 57 CD Deutsche Grammophon 4839055.
Publié le 24 juillet 2026, à trois mois du quatre-vingt-dixième anniversaire du chef fêté le 29 avril, le coffret Philharmonic Edition rassemble presque cinquante ans d'enregistrements Decca et Deutsche Grammophon, entre 1965 et 2013. Il fait suite au coffret Complete Decca Recordings consacré aux enregistrements Los Angeles Philharmonic (38 CD, Decca 2020), qui couvrait les seize années de Mehta comme music director en Californie de 1962 à 1978. La Philharmonic Edition prend le relais et couvre tous les autres orchestres — Wiener Philharmoniker, Israel Philharmonic, London Philharmonic, New York Philharmonic, Berliner Philharmoniker, chœur et orchestre du Royal Opera House de Covent Garden. Ensemble, les deux volets constituent l'intégrale Mehta chez Decca et DG en période analogique et numérique dorée.
Cinquante-sept CD classés alphabétiquement par compositeur, deux cycles symphoniques complets (Schubert avec l'Israel Philharmonic et Schumann avec les Wiener Philharmoniker), des opéras entiers, des concertos avec vingt solistes différents, des pages rares que la vie de concert ne joue plus. Objet massif, dense, impressionnant par le seul volume. Il l'est aussi par la nature de la période couverte : Mehta chez Decca sous exclusivité de Ray Minshull, capté par les grands ingénieurs de la maison (Kenneth Wilkinson, James Lock, Colin Moorfoot), dans les grandes salles du catalogue — Sofiensaal viennoise, Kingsway Hall à Londres, Mann Auditorium à Tel-Aviv, Musikverein, Santa Cecilia à Rome. Un coffret de la période analogique dorée, qui bascule vers le numérique et vers DG au tournant des années quatre-vingts.
Mais la vraie question qu'il pose est artistique. Que dit ce coffret de Mehta comme chef ? Où passe la ligne entre le Mehta qui a compté discographiquement et celui qu'il faut savoir écarter ? Trois figures du chef y sont mises en regard sans jamais être articulées : Mehta symphonique, Mehta accompagnateur de concertos, Mehta chef lyrique et choral. Une même ligne chronologique les traverse : le bon Mehta discographique tient dans une fenêtre étroite, entre le milieu des années soixante et la fin des années soixante-dix, avec extension résiduelle jusqu'au début des années quatre-vingts. Après, presque tout est remplissage ou raté.
I. Mehta symphonique
Le coffret s'ouvre en 1965 sur ce qui reste probablement l'enregistrement le plus estimé de toute la discographie de Mehta : la Neuvième Symphonie de Bruckner avec les Wiener Philharmoniker, gravée au Sofiensaal à vingt-neuf ans par un chef que Decca vient de mettre sous contrat. La touche est claire, l'architecture tient, l'orchestre viennois donne sa culture brucknérienne sans que le jeune Mehta ait besoin de l'imposer. C'est déjà toute la mécanique de ses grandes réussites : canaliser plus qu'inventer. Cette lecture est depuis toujours considérée comme une grande référence de la discographie brucknérienne, et ce n'est que justifié.
Immédiatement après, deux cycles symphoniques complets qui font cas d'école inverse. L'intégrale Schubert avec l'Israel Philharmonic, enregistrée d'un seul tenant au Mann Auditorium entre janvier 1976 et fin 1978, est une belle découverte pour qui n'y était jamais retourné. Schubert désamorce complètement le procès habituel qu'on fait à Mehta. La partition n'appelle ni intériorité mahlérienne, ni monumental brucknérien — elle demande clarté d'articulation, pulsation tenue, capacité à faire chanter les bois. Ce dont Mehta est capable dès lors qu'il n'est pas tenté par la surenchère expressive. Les quatre premières symphonies passent avec une fraîcheur presque haydnienne. La Deuxième particulièrement culmine dans les sommets du cycle — sublime, rapide, cordes fluides. L'Inachevée reste tenue sans pathos artificiel. La Grande accepte le geste large parce que Schubert lui-même l'appelle.
Il faut caractériser le son IPO de cette période. Cordes soyeuses mais nerveuses, articulation détachée plutôt que legato continu, discipline d'ensemble héritée de la vague d'émigration soviétique post-1971 — une école qui rappelle les grands orchestres russes sans en avoir la lourdeur. Les cuivres restent le point faible chronique (pénalisant dans Mahler, indolore dans Schubert). Barenboim, qui dirigea beaucoup l'IPO dans les années quatre-vingt-dix, résumait la chose d'une phrase juste : un orchestre soviétique tempéré par un climat israélien. Le son est très différent de celui que Mehta avait construit à Los Angeles pendant son mandat 1962-1978 — orchestre autrichianisé, opulent, dense, propice à Strauss et Wagner. Les enregistrements Mehta / LA Phil font l'objet du premier volet de la rétrospective, publié en 2020.
L'intégrale Schumann avec les Wiener Philharmoniker est le premier cas de la ligne de partage. Bien construit, charpenté, puissant. Mais il manque un petit plus. Des bons moments — l'emportement du Finale de la Première, des instants d'ivresse çà et là — mais globalement très bien plutôt qu'extraordinaire. Le paradoxe est cruel : le WP a par nature tout pour ce répertoire, mais il livre exactement ce qu'on lui demande et pas davantage. Il manque cette forme d'ivresse mentale qu'exige un compositeur dangereux à l'équilibre fragile.
Le seul Brahms symphonique de Mehta chez Decca — la Première, Sofiensaal février 1976 — reste souvent considéré comme son meilleur Brahms discographique, devant les deux cycles complets ultérieurs chez Sony (NYPO fin des années quatre-vingt, IPO) et le troisième publié en 2024 par le Munich Philharmonic sur son propre label. Brahms classique, charpenté, un peu linéaire, mais très très beau. Le mot linéarité prend un sens précis : lecture qui ne théâtralise pas, garde le flux narratif, laisse chanter les cordes viennoises sans rien souligner. Mehta a la sagesse — que tous les chefs jeunes n'ont pas devant un tel orchestre — de ne pas essayer d'imposer une vision. Contrairement au cycle Munich 2024, où la même linéarité, sans le muscle de la jeunesse et sans la vision qu'un vieux sage sait développer à la Klemperer, vire à l'inertie académique — lent, chiant, académique au mauvais sens du terme.
Autre grande réussite viennoise : la Symphonie n°4 de Franz Schmidt, ce requiem orchestral magnifié par la beauté des timbres des Wiener Philharmoniker.
Les Mahler du coffret dessinent la ligne de partage avec une précision presque expérimentale. Mehta est un chef dont la discographie mahlérienne — trois enregistrements de la Première, plusieurs de la Deuxième, un cycle éclaté à Los Angeles, New York, Israël, Bavière, Berlin, Vienne — ne laisse presque aucune référence canonique, à une exception : la Deuxième avec les Wiener Philharmoniker en février 1975, Sofiensaal, Cotrubaș et Ludwig, chœur de l'Opéra de Vienne, quatre-vingt-une minutes qui tiennent sur un seul CD. Jamais Mehta ne réussira la passe de deux. Quatre facteurs se conjuguent à ce moment précis pour produire l'exception : le WP de 1975 est probablement l'orchestre au monde qui portait alors le plus la culture mahlérienne, la Sofiensaal donne à la partition sa présence organique, Cotrubaș et Ludwig sont les deux voix idéales, et surtout la Deuxième est le seul Mahler où l'émotion est produite par la structure et par les moyens (chœur, orgue, cloches, trompettes hors-scène, texte de Klopstock, « Auferstehen ») plutôt que par une intériorité subjective que le chef doit générer. Presque un oratorio. Mehta y est admirable parce qu'il tient l'architecture monumentale et laisse la partition faire l'émotion pour lui.
La Première avec l'IPO à Jérusalem, décembre 1974, est très bonne — on peut encore aimer ce côté brut de fonderie que la sécheresse acoustique du Binyanei Ha'ooma renforce, avec des cuivres de l'IPO qui accentuent l'abrasif du geste et donnent au Titan une rudesse juvénile qui lui va bien. La Quatrième IPO Decca de 1979, avec Barbara Hendricks au soprano et Chaim Taub au violon solo, est une belle lecture qui reste dans la seconde zone de la discographie — élégante, transparente, mais qui ne bouscule rien. À part la Deuxième qui est une immense référence, la Première très bonne et la Quatrième correcte, la vision mahlérienne du coffret reste inégale.
C'est ici que la grille se noue. Mehta réussit les œuvres qui appellent la fresque et l'architecture. Il rate ou reste en-deçà sur celles qui demandent l'intériorité subjective. Les Suites du Lac des cygnes et de Casse-Noisette avec l'IPO (Mann Auditorium juillet 1979, une des toutes premières prises numériques Decca) en fournissent l'illustration : les cordes russo-israéliennes seraient parfaites pour Tchaïkovski, mais Mehta les tient dans le muscle sans jamais les libérer. Terminator qui dirige ses bodybuildés — ce n'est pas du Tchaïkovski.
Il faut mentionner à part ce que le coffret rend audible d'inattendu. Le Concerto pour orchestre de Bartók avec l'IPO, Kingsway Hall mars 1975 (l'IPO en session à Londres), couplé aux Hungarian Sketches, est un disque grandiose que les discographies ne citent jamais. Concurrence Decca-maison écrasante : Solti Chicago 1981, Dutoit Montréal 1988, Doráti Detroit 1983, plus le fait que Mehta lui-même refait le Concerto avec les Berliner chez Sony en 1990, beaucoup moins réussi. Or l'IPO 1975 est parfait pour cette œuvre-fresque : chaque mouvement une vitrine pour un pupitre, virtuosité collective, architecture massive. Exactement ce que Mehta sait faire mieux que personne. Les Créatures de Prométhée de Beethoven, intégrale du ballet op. 43 avec l'IPO, sont un autre trésor éclipsé — l'œuvre reste mineure (personne ne va se relever la nuit pour écouter les seize numéros) mais l'enregistrement est presque unique dans le catalogue moderne, avec un élan et une énergie qui rendent justice à ce Beethoven de trente ans, à cheval entre la Première et la Deuxième Symphonie. Les Mozart 34 et 39 sont dans la même lignée que le cycle Schubert : symphonies qui n'exigent pas le drame intérieur d'une 40e tragique ou d'une 41e monumentale.
Au titre des enregistrements intéressants sans être déterminants, on notera aussi une Septième de Dvořák et une Cinquième de Tchaïkovski captées à Londres lors d'une tournée de l'Israel Philharmonic en 1968 — belle tenue orchestrale, mérite documentaire, sans devenir des références. Idem pour la solide et charpentéé Symphonie fantastique gravée à New York, en 1979, l'un des premiers enregistrement du chef comme Directeur musical de la phalange et avant son passage chez CBS.
II. Mehta accompagnateur de concertos
Zubin Mehta a eu, tout au long de sa carrière, une aptitude et une passion particulières pour accompagner les concertos — un exercice délicat, souvent ingrat, entièrement au service d'un soliste dont le nom seul finira sur la couverture. Ce coffret rend hommage à cette passion, avec les grands noms consacrés — Arthur Rubinstein, Itzhak Perlman, Isaac Stern, Vladimir Ashkenazy, Radu Lupu, Pinchas Zukerman, Ida Haendel, Ivry Gitlis — et aussi avec de très jeunes solistes captés au début de leur carrière discographique, comme Boris Belkin ou Sayaka Shoji à dix-sept ans, tout juste lauréate du Concours Paganini de Gênes 1999.
Aucun chef de sa génération n'a accompagné autant de sensibilités différentes — russe-américaine héritée d'Auer pour Stern-Perlman-Zukerman, israélienne moderne pour Mintz, jeu français-belge pour Gitlis-Haendel, japonaise pour Shoji, crossover pour Garrett côté violon ; Rubinstein l'aristocrate polonais, Ashkenazy le pianiste-chef, Lupu l'introspectif, Lang Lang le star international côté piano — et su à chaque fois trouver la bonne posture.
Le pic absolu, c'est le Premier Concerto de Brahms avec Arthur Rubinstein et l'IPO, Mann Auditorium avril 1976. Rubinstein a quatre-vingt-neuf ans, quasi aveugle depuis 1975, et vient jouer à Tel-Aviv un concerto qu'il a déjà enregistré trois fois (Coates 1929, Reiner 1954, Krips 1957). C'est son dernier concerto studio — quelques semaines plus tard il retournera aux studios RCA de Londres pour ses ultimes sessions solo, puis son dernier récital public au Wigmore Hall en mai 1976. C'est aussi le seul enregistrement Rubinstein chez Decca — le pianiste était sous contrat RCA exclusif depuis 1940, cette exception s'explique par son lien fort avec Israël.
Ce qui frappe, c'est l'adéquation fabuleuse entre le vieux lion et le jeune chef. Rubinstein n'a peut-être plus la maîtrise technique de sa maturité — quelques doigts qui glissent, une articulation qui n'a plus le mordant d'antan — mais il atteint des moments de musicalité absolue, particulièrement dans le mouvement lent, cet Adagio que Brahms avait pensé comme une prière au moment où Schumann mourait, et que Rubinstein joue avec la pudeur des vieux musiciens qui n'ont plus rien à démontrer. En face, la tension d'un Mehta jeune qui ne couvre pas, qui écoute, qui tient le sillage sans jamais dominer, qui laisse respirer, qui ne remplit pas les silences. Le contraste avec le Brahms n°2 qu'il enregistrait neuf ans plus tôt à Kingsway Hall avec Ashkenazy — direction pleine force, culturiste, Schwarzenegger qui peint la partition — est saisissant. En 1976, la moitié du bras du bodybuilder devient tenue pudique derrière le vieil aristocrate polonais.
Les Beethoven vont dans le même sens : cycle des cinq concertos avec Ashkenazy et le Wiener Philharmoniker, cycle complet avec Radu Lupu et l'Israel Philharmonic, chaque fois Mehta qui adapte la posture.
On retrouve aussi Mehta avec un Perlman extraordinaire dans un florilège de musique française pour violon et orchestre — Chausson (Poème), Saint-Saëns (Introduction et Rondo capriccioso, Havanaise), Ravel (Tzigane), Sarasate (Carmen Fantasy) —, enregistré chez DG avec le New York Philharmonic à l'époque où Mehta en est le music director. Avec Shlomo Mintz et l'Israel Philharmonic, l'accompagnement est également inspiré — Symphonie espagnole de Lalo, Cinquième Concerto de Vieuxtemps, Introduction et Rondo capriccioso de Saint-Saëns, Mann Auditorium octobre 1988 chez DG. Beaucoup moins réussi avec David Garrett dans un Concerto pour violon de Brahms complètement oubliable. Une galette qu'on avait complètement perdue de vue mérite d'être signalée : le Premier Concerto de Paganini avec Boris Belkin, violoniste toujours très apprécié en Belgique. Et une autre grande réussite qui étend l'exercice à la symphonie concertante — Harold en Italie de Berlioz avec Daniel Benyamini, l'alto solo légendaire de l'Israel Philharmonic, un Berlioz échevelé et engagé qu'on n'entend pas souvent avec cette liberté.
Violoncelle — le choc des contrastes. Le coffret contient deux enregistrements avec violoncelle solo qui, mis côte à côte, capturent avec une clarté didactique ce que peut et ne peut pas un chef-métier. Trente-trois ans les séparent — le pic et le nadir de Mehta accompagnateur.
Le premier est le disque Bloch avec János Starker, gravé à la Santa Cecilia de Rome les 13 et 14 juin 1969 — un des tout premiers grands enregistrements Decca de Mehta. Schelomo et Voice in the Wilderness. Starker est le violoncelliste-gentleman par excellence, classicisme total, aucun maniérisme, phrasé architecturé — le contraire absolu de la mise en scène. Mehta jeune de trente-trois ans porte cet ascétisme avec la retenue qu'il faut. Il canalise, il laisse le violoncelle chanter, l'IPO enveloppe. Le disque devient une référence discrète du répertoire.
Le second, trente-trois ans plus tard, est le nanar absolu du coffret. Dvořák et Don Quichotte avec Mischa Maisky et les Berliner Philharmoniker, live Philharmonie de Berlin décembre 2002. Playboy débridé du violoncelle, Maisky met du gras là où le Dvořák demande la pudeur slave, et Mehta 2002 en pilote automatique n'engage pas les Berliner. La comparaison avec le monument Rostropovich-Karajan-Berliner de 1969 chez DG — même œuvre, même orchestre, même label — est catastrophique.
Ces deux disques mis côte à côte rendent visible la vraie nature de la force d'accompagnateur de Mehta : elle est structurellement de suivre. L'accompagnateur ne transforme pas un soliste. Sa force devient sa limite quand ce qu'il accompagne est mauvais.
III. Opéra et musique chorale
Le lyrique de Mehta est le domaine où la ligne de partage est la plus tranchée. Le coffret contient deux fleurons absolus, tous deux Puccini, et deux ratés notables, tous deux Verdi. Cette distribution n'est pas fortuite.
Le sommet reste la Turandot enregistrée à Kingsway Hall en août 1972 avec le London Philharmonic, le John Alldis Choir et le chœur de garçons de la Wandsworth School. Cast jamais réuni depuis et sans doute jamais reproductible : Sutherland en Turandot, Pavarotti en Calaf, Caballé en Liù, Ghiaurov en Timur, Peter Pears en Empereur Altoum, Tom Krause en Ping. Ray Minshull produit, Kenneth Wilkinson et James Lock aux prises de son. Le grand son Decca dans son état de grâce. La référence discographique absolue depuis plus de cinquante ans, rééditée en 2026 en accompagnement du coffret, et sur laquelle Harold Milnes écrivait à sa sortie une formule qui devient rétrospectivement centrale : « muscular, dramatic, rhythmically urgent and utterly free of spurious sentiment ». Le mot muscular ici devient éloge, parce que Puccini a écrit une partition qui appelle exactement cette puissance orchestrale. Là où le muscle est un défaut dans Tchaïkovski et dans le Brahms 2 avec Ashkenazy, il est une nécessité dans Turandot. La partition demande ce que Mehta sait faire.
La Fanciulla del West de 1977 avec Domingo, Neblett et Milnes, gravée avec le Royal Opera House de Covent Garden chez DG, va dans le même sens. Puccini y a écrit un western wagnérien, avec des masses orchestrales, des tempêtes, des cavalcades, une couleur cinématographique presque hollywoodienne. Mehta est chez lui. Puccini est peut-être le compositeur pour Mehta : orchestrations luxuriantes, drames de fresque, absence d'intériorité philosophique — Puccini n'est ni Wagner ni Mahler, il demande de la couleur, du volume, du chant.
Le Verdi du coffret raconte l'histoire inverse. La Traviata de novembre 1992 avec Te Kanawa, Kraus et Hvorostovsky, orchestre et chœur du Maggio Musicale Fiorentino, enregistrée au Teatro Verdi de Florence à l'époque où Mehta était music director du Maggio (1985-1993), n'est pas une réussite. Te Kanawa a quarante-huit ans pour un rôle qui appelle une jeune femme malade — voix mûrie qui fait Violetta comme une dame, sophistiquée au possible, magnifique de tenue mais anachronique par rapport au drame. Kraus a soixante-cinq ans pour un Alfredo qui doit en avoir vingt. Et Mehta à la baguette est en pilote automatique. Direction routinière. Assez chiante comme intégrale. Éclipsée dès 1994 par la Solti-Gheorghiu-Lopardo au Royal Opera House.
Le Trovatore du coffret, Teatro Comunale du Maggio juin-juillet 1990 avec Pavarotti en Manrico, Banaudi en Leonora, Verrett en Azucena, Nucci en Comte de Luna, est du même acabit. Assez plon plon. Pavarotti a cinquante-quatre ans pour un Manrico qui appelle un ténor spinto-dramatique dans la force de l'âge — les décibels manquants ne sont pas anodins dans « Di quella pira ». Verrett à cinquante-neuf ans dans Azucena passe mieux (le rôle peut porter la maturité) mais reste en fin de course. Le tandem Trovatore 1990 / Traviata 1992 dessine deux compagnons d'infortune : les deux ratés Verdi du coffret, tous deux à Florence, tous deux avec des castings vieillissants et une direction usée.
Le vrai héritage Verdi de Mehta n'est pas dans le coffret. Il faut aller chercher le Trovatore RCA de 1969 avec Domingo et Leontyne Price (hors périmètre Universal), et surtout la Traviata live du Nationaltheater de Munich en mars 2006 avec Anja Harteros et Piotr Beczała, publiée en SACD chez Farao Classics — nominée Grammy « Best Opera Recording » 2007. Le contraste est édifiant. Harteros a trente-trois ans (rôle-debut à Munich, elle remplace en urgence Margarita De Arellano malade), Beczała quarante, Gavanelli en Germont. C'était le dernier concert de Traviata de Mehta comme Generalmusikdirektor du Bayerische Staatsoper (mandat 1998-2006). Deux extrêmes de carrière qui se croisent, une combustion. Les critiques parlent d'intensité « white-hot », de tempi justes, d'un chef « totally in tune with Verdi ». L'inverse exact du studio 1992.
Vérité critique importante que le coffret ne dit pas : le contraste entre le Mehta studio, souvent conventionnel dans le lyrique, et le Mehta live, souvent transfiguré par l'adrénaline de scène. Le meilleur Mehta d'opéra Verdi est en dehors du coffret. La Philharmonic Edition capture le Mehta symphonique et concertant de la belle période Decca, plus ses grands Puccini de studio ; son grand héritage Verdi passe majoritairement par des captations live éditées ailleurs.
Un dernier volet, discret, mérite d'être mentionné : le seul album de musique chorale du coffret. Il propose le Te Deum et la Messe n°2 en mi mineur de Bruckner avec les Wiener Philharmoniker et le Wiener Staatsopernchor, en couplage avec la Neuvième Symphonie déjà évoquée. Disque globalement oublié dans les grands catalogues brucknériens, mais où Mehta est particulièrement impactant — soin des équilibres, tenue des grandes envolées, élan qui ne cède jamais à la lourdeur. La Messe n°2, œuvre pour chœur mixte à huit voix et ensemble d'instruments à vent (sans cordes, ce qui la rend redoutable à équilibrer), trouve sous sa direction exactement le juste rapport entre le tissu vocal et l'instrumentation atypique. Le Te Deum déploie une architecture large sans faire chuter la tension. Un des trésors sous-évalués du coffret.
Conclusion
Ce coffret Philharmonic Edition est surtout un hommage au son Decca — Sofiensaal, Kingsway Hall, Mann Auditorium, Santa Cecilia captés par Wilkinson, Lock et Moorfoot sous la production de Ray Minshull, la période analogique dorée du label britannique quand elle rencontre un chef en pleine forme discographique. C'est cette rencontre-là que le coffret honore, à travers les grandes réussites : Bruckner 9 VPO 1965, Mahler 1 IPO 1974 et Mahler 2 VPO 1975, Bartók IPO 1975, Brahms 1 VPO 1976, et bien évidemment la Turandot Kingsway 1972 de Puccini. Du grand spectacle symphonique, capté au moment où toutes les conditions du miracle sonore Decca sont réunies.
Ce n'est pas un coffret-legs au sens du premier volet consacré au Los Angeles Philharmonic (Decca 2020), qui capturait un chef avec son orchestre sur seize ans de mandat continu. La Philharmonic Edition est autre chose par nature : plusieurs orchestres, plusieurs périodes, plusieurs registres — le témoignage d'un grand chef de notre époque qui a eu ses fulgurances, dans le lyrique (Turandot, Fanciulla), dans l'accompagnement (Rubinstein, Starker, Perlman, Mintz, Benyamini), dans le choral (Bruckner Te Deum), et dans le symphonique. Le trait constant du bon Mehta est l'intelligence de retrait, qualité quand elle épouse ce que l'œuvre appelle. Le coffret capture cette période où il l'épousait le mieux — dans la maison qui était la sienne, au moment qui l'était aussi. Ce n'est pas rien.
Note globale : 9
Pierre-Jean Tribot



