Jakub Hrůša magnifie le puzzle multiforme des symphonies de Martinů

Bohuslav Martinů (1890-1959) : Symphonie n° 1 H. 289 ; Symphonie n° 2 H. 295 ; Symphonie n° 3 H. 299 ; Symphonie n° 4 H. 305 ; Symphonie n° 5 H. 310 ; Symphonie n° 6 « Fantaisies symphoniques » H. 343. Bamberger Symphoniker, Jakub Hrůša, direction. Texte de présentation en anglais. 3 CD DGG 4867810.
Crescendo avait annoncé cette intégrale Martinů dans ses cinq albums pour passer la semaine du 16 mai dernier. La disponibilité physique du coffret permet d'affiner une perception déjà fort favorable. En premier lieu pour la personnalité du chef Jakub Hrůša, qui accomplit depuis plusieurs années de bien belles choses à la tête de son Orchestre symphonique de Bamberg. Un succès qui lui a valu de prendre la succession de Pappano à Covent Garden. En second lieu parce que l'orchestre de Bamberg a une tradition avec Martinů, dont il a gravé en 1987-1988 la deuxième intégrale des symphonies sous la baguette de Neeme Järvi (après la version historique de Václav Neumann). Ensuite parce que la belle intégrale de Jiří Bělohlávek à la tête de la Philharmonie tchèque n'avait pu être menée à bon port. C'est dire si nous avions besoin d'un enregistrement bénéficiant de toute l'excellence technique actuelle, mise au service d'un chef qui ait une vision d'ensemble de ce superbe massif symphonique en constante mutation.
Un écho tardif mais concentré de l'art de Martinů
Paradoxalement, Martinů ne vint que fort tard au genre symphonique. Il a 52 ans lorsque Serge Koussevitzky crée à Boston, en 1942, la première symphonie qu'il lui a commandée. La sixième et dernière symphonie sera achevée en 1953 et créée deux ans plus tard. Toute l'œuvre symphonique de Martinů a donc été écrite sur une durée d'un peu plus de dix ans. L'époque de leur composition croise la tension des années de guerre et, après celle-ci, les atermoiements du compositeur pour un retour dans sa patrie, où, redoutant l'influence soviétique, il ne retourna pas, préférant s'installer en France.
C'est dire si cette musique reflète à la fois la dynamique de la société américaine, l'esprit de finesse de l'impressionnisme français et un chaleureux sentiment national qui s'exprime par le recours à des mélodies populaires et des mouvements de danse.
Un merveilleux travail de synthèse
Autant de pistes dont Hrůša fait un usage méticuleux tout en restituant à l'ensemble sa personnalité très particulière. On est fasciné par sa capacité à générer cette indicible rumeur des cordes, que l'on croyait propre à la Philharmonie tchèque mais qui, dès le « moderato » introductif de la 1re symphonie, impose son climat aussi secret qu'obsédant.
Le chef construit également à merveille le climat organique de ces œuvres, suscité par l'accumulation de courtes cellules, motiviques et rythmiques, qui crée un climat d'effervescence tout au long de l'exécution. Le jeu complexe des répétitions en vient presque à faire de Martinů un précurseur inattendu de la musique répétitive. Une chose est certaine : l'attention minutieuse aux archétypes de l'écriture de Martinů permet au chef de bâtir de passionnants ensembles qui s'imposent autant pour leur mobilité créatrice que, par contraste, pour la profondeur de certains mouvements lents. Il reste chez le compositeur tchèque des accents de mélancolie poignante, un sens permanent de l'interrogation qu'il faut savoir servir pleinement sans jamais s'appesantir — et, ici, Hrůša fait merveille.
L'écriture de Martinů délègue un rôle moteur aux instruments solistes, particulièrement les bois et les cuivres, qui créent des dialogues, brefs mais pertinents, avec la masse orchestrale, un peu à l'instar de ceux du ripieno et du tutti propres au concerto grosso, dont le compositeur était d'ailleurs friand. Et ici, les solistes survoltés du Symphonique de Bamberg jouent à fond le rôle de relance pertinente et vivace de la forme musicale.
Autant de qualités qui permettent à Jakub Hrůša de s'inscrire sans conteste à la tête de la discographie actuelle de ces symphonies. On peut alors apprécier le mélange de légèreté printanière et de gravité pensive de la première symphonie, l'effervescence rythmée de la deuxième, l'engagement déterminé de la 3e avec ses références beethovéniennes en temps de guerre, la joie salvatrice de la libération de la 4e — qui entoure un largo central introspectif —, la force rythmique de la 5e conjuguée à des moments d'éternité dans ses sections lentes. Le tout débouchant sur la prodigieuse synthèse de la 6e symphonie, qui récupère et récapitule dans un geste magnifique toutes ces fidélités stylistiques qui font le prix de l'écriture de Martinů. On a rarement été aussi minutieux dans le détail et aussi architecte dans la construction discrète de ces grands ensembles qui ont la discrétion de ne pas s'afficher comme tels. Une intégrale qui fait désormais référence.
Son : 9 — Livret : 7 — Répertoire : 10 — Interprétation : 10



