Zubin Mehta les années californiennes 

par

Zubin Mehta & Los Angeles Philharmonic - Complete Decca Recordings. Oeuvres de Ludwig van Beethoven, Richard Strauss, Gustav Mahler, Arnold Schoenberg, Edward Elgar, Franz Liszt, Modeste Moussorgski, Piotr Ilitch Tchaïkovski, Camille Saint-Saëns, Antonin Dvořák, Anton Bruckner, Charles Ives, Giuseppe Verdi, Carl Maria von Weber, Aaron Copland, William Kraft, Igor Stravinsky, Gustav Holst, Nikolai Rimsky-Korsakov, Alexandre Scriabine, Edgar Varèse, Carl Nielsen, Leonard Bernstein, George Gershwin, Franz von Suppé, Johann Strauss, John Williams, Georges Bizet. Los Angeles Philharmonic Orchestra, Zubin Mehta. Enregistré entre 1976 et 1978. Notice de présentation en anglais. 1 coffret de 38 CD Decca. 485 0374

Decca propose un beau coffret consacré aux années à Los Angeles du prolifique Zubin Mehta ! L’idée est excellente tant ce legs est passé inaperçu au fil des ans et de la raréfaction des collections économiques de Decca dont nombre de ces enregistrements étaient des piliers.

Au début des années 1960, Mehta est une baguette déjà très demandée : il a déjà dirigé les orchestres de Berlin, de Vienne et le Philharmonique d’Israël et il a été désigné, en 1961, à la direction musicale de l’Orchestre Symphonique de Montréal. En 1961, il est nommé chef assistant à Los Angeles, mais cette décision du board de la phalange provoque l’ire de Georg Solti, le directeur musical désigné de l’Orchestre. Le tempétueux hongrois, qui n’a pas été consulté sur cette nomination, estime son autorité bafouée et il rompt son contrat avant même d’avoir pris fonction ! Il n’empêche, en 1962, à l’âge de 26 ans, Zubin Mehta devient Directeur musical de l’orchestre où il succède à des noms prestigieux comme Artur Rodziński, Otto Klemperer ou Eduard van Beinum. Les conditions d’arrivée mouvementées du jeune chef indien créent un buzz autour de sa personne car le musicien bat en plus des records : non content d’être le plus jeune directeur musical de l’Histoire de la phalange, il est aussi le premier chef à cumuler deux postes sur le continent américain. Mais Mehta arrive avec de grandes ambitions et il façonne l’orchestre à son image. Son premier travail est de créer une nouvelle identité sonore assez proche des orchestres européens, et du Philharmonique de Vienne en particulier. Il recrute des musiciens, immigrés européens, qui pour certains ont joué dans les grands orchestres du Vieux continent et ont la culture sonore mitteleuropa dans leur ADN. Il change également les pratiques instrumentales de l’orchestre, important des instruments comme la trompette à palettes qui remplace, en fonction des répertoires, la trompette à pistons… Dès lors, l'esthétique sonore est ronde, campée sur des cordes puissantes et des lignes de basse qui portent la construction sonore. L’impact de la direction du chef se sert de cette palette sonore pour briller tel un diamant. Car à l’écoute de ce legs, on peut apprécier la force de cette vision et la cohérence de vue. 

Zubin Mehta privilégie déjà son coeur de répertoire centré sur le post-romantisme opulent de Mahler et Strauss et sur la grandeur de Bruckner. On avait perdu de vue le set de poèmes symphoniques de Strauss (Ainsi parlait Zarathoustra, Une Vie de héros, la Symphonie alpestre, la Symphonie domestique et Don Quichotte) magnifiés ici par un son d’une beauté plastique totale. La puissance brute des pupitres et l’éclat des cordes imposent ces lectures au sommet. Les Symphonies n°4 et n°8 de Bruckner, assez oubliées des discographies, cumulent la force de la construction et l’impact orchestral. De Mahler, on retient de lapidaires Symphonies n°3 et n°5 à la fois cursives et puissantes ou des lectures exemplaires de la Nuit transfigurée et de la Symphonie de chambre n°1 d’Arnold Schoenberg. Beethoven, Elgar, Liszt, Moussorgski, Tchaïkovski, Saint-Saëns et Dvořák bénéficient de cette approche narrative et brillante. On trouve également dans ce coffret des grands chefs d’oeuvre de la musique du XXe dans des gravures presque mythiques comme le Sacre du Printemps, la Symphonie n°4 de Nielsen, Daphnis et Chloé (suite n°2) et Bolero de Ravel, le Poème de l’Extase de Scriabine ou un album Edgar Varèse avec Arcana, Ionisation et Intégrales, références absolues de la discographie. Ces chefs d’oeuvre de Varèse virevoltent, dansent et explosent dans une transe musicale totale sous une baguette de démiurge. Loin des mécaniques froides et analytiques d’autres enregistrements, ces interprétations chauffées à blanc font l’Histoire avec un grand “H” de l’interprétation.  

Le chef s’attaqua également à la musique américaine avec les Symphonies n°1 et n°2 de Charles Ives, Appalachian Spring et le Lincoln Portrait de Copland ou l’Américain à Paris de Gershwin, sans oublier l’ouverture Candide de Bernstein. Percussionniste et compositeur en résidence au Los Angeles Philharmonic, William Kraft présente son Concerto pour quatre percussionnistes et Contextures, intéressantes tentatives californiennes de synthétiser un modernisme à l’européenne et un naturalisme vertical et grandiloquent étasunien. 

Le coffret propose aussi quelques pépites : un album John Williams garanti science-fiction avec les suites symphoniques de la Guerre des étoiles et de Rencontres du 3e type. Mehta dirige dans une optique purement symphonique et spectaculaire qui en met plein les tympans ! On thésaurise aussi deux albums de parade avec des ouvertures et des pièces de genre : orchestre au garde à vous et son de démonstration. Les chefs de pupitre de l’orchestre sont à l’honneur d’un album de concertos : Haydn, Weber Vivaldi, Wieniawski.    

Le tandem Mehta-Los Angeles est devenu au fil des ans largement sous-estimé. Il faut dire qu’au fil de sa carrière, le chef s’est un peu ankylosé dans une forme de routine surtout au disque, ce dont témoignent de nombreux disques gravés lors de son passage au New York Philharmonic. Ce coffret vient nous rappeler quel chef extraordinaire il était dans les années 1960 et 1970. Les prises de son Decca restent des références à faire vrombir les platines. L’objet est en lui-même très beau et il reproduit les pochettes originales des LP d’origine. Un superbe objet de collection ! 

Son : 10 – Livret : 10 – Répertoire : 10 – Interprétation : 10 

Pierre-Jean Tribot  

 

Un commentaire

  1. Ping : Zubin Mehta à Londres : couleurs et luxuriances  | Crescendo Magazine

Vos commentaires

Vous devriez utiliser le HTML:
<a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.