Brahms par Jordi Savall : la course aux décibels en procès
Jordi Savall a récemment lancé la polémique en affirmant dans la presse que « tous les orchestres actuels sonnent pareil, et c'est très grave » ! Après tant d'années d'interprétation historiquement informée et de renaissance des instruments d'antan, il semblait que chacun des deux grands courants pouvait suivre sa propre voie sans interférences mutuelles. Le vénérable maestro catalan, en jetant ce pavé dans la mare, entend troubler un consensus et des idées trop figées sur les choix esthétiques qu'on nous propose. En effet, lorsque Leonhardt et Harnoncourt ont abordé la renaissance des Cantates de Bach, ils ne disposaient pas de copies de tous les instruments anciens et ont dû mener bien des recherches pour reconstituer, par exemple, le hautbois d'amour — une histoire assez savoureuse. En parallèle, l'incorporation de nouveaux musiciens dans les orchestres modernes suit de près l'évolution de la facture instrumentale : des innombrables brevets d'invention qui ont jalonné la facture au XIXe siècle (étudiés en détail par la musicologue belge Malou Haine), on est passé à une concurrence effrénée à la recherche de sonorités de plus en plus éclatantes : plus de son, plus fort… mais pas nécessairement des timbres plus intéressants ni plus riches en couleurs ou en harmoniques. D'où la prévalence de certaines marques au détriment d'une richesse et d'une identité sonore définies. J'ai déjà évoqué ici l'écrasante présence du piano Steinway dans notre vie musicale. On entend souvent « ce sont les meilleurs pianos » et je ne prétends surtout pas les dénigrer, mais l'on peut retourner le propos en demandant : avez-vous déjà entendu des Fazioli, Borgato, Bechstein, Paulello ou Steingräber ? Moins connue est la stratégie de marketing des Américains lors de la Seconde Guerre mondiale, fabriquant des caisses de munitions pour l'armée et fournissant un modèle spécifique conçu pour être déplacé par les soldats… Sans oublier le bombardement de l'usine Bechstein à Berlin qui, certes, avait offert un piano au Führer, mais qui éliminait aussi un redoutable concurrent ! Oui, Muramatsu produit de merveilleuses flûtes, mais celles en bois ont un son plus délicat, bien plus suggestif. Et l'on pourrait passer ainsi en revue toutes les voix de l'orchestre. C'est un fait trop souvent constaté : un soliste doté d'une grande sonorité a bien plus de chances de remporter un concours d'orchestre que celui dont le volume est plus délicat, même s'il est plus intéressant. Dans la course aux décibels, le basson français a cédé la place au modèle allemand Heckel, plus sonore ; le cor viennois ne survit plus qu'à Vienne, comme une réminiscence du passé ; et ainsi de suite.
Le délicieux équilibre et la richesse de couleurs qu'obtient Savall avec bon nombre de ses musiciens de toujours et une belle phalange de jeunes de la YOCPA — un admirable projet de transmission des traditions orchestrales — sont tout simplement parfaits ! Cela nous permet de découvrir quantité de détails de la partition habituellement noyés dans la masse, qui nous privaient du dramatisme de certains trémolos, de la surprise de certains pizzicati, etc. Au-delà des effets dramatiques et des couleurs de l'ensemble orchestral, le concert nous a permis d'apprécier ce merveilleux ensemble vocal qu'est la Capella Nacional de Catalunya, un groupe de jeunes voix, fraîches et fruitées, dont l'engagement physique et émotionnel dans l'interprétation était sans réserve : on aurait dit qu'une quarantaine de solistes faisaient vivre les très importantes parties chorales des deux œuvres. Particulièrement remarquable était leur plasticité dans le déroulé des volutes mélodiques. Bravissimi !
Le Chant du destin, sur des vers de Hölderlin, dont les chanteurs ont bien saisi l'ineffable élégance et l'évocation d'allégories sonores en langue allemande, est une pièce d'extrême beauté, très émouvante. On ne comprend pas sa rareté au concert. On n'entend que très exceptionnellement des chœurs à la diction aussi limpide qu'expressive, et cela surprend d'autant plus que presque aucun des chanteurs n'est de langue maternelle germanique.
Le Requiem fut conçu dans le frémissement de sentiments que causa chez Brahms le décès de son ami et mentor Robert Schumann en 1856. Le texte est extrait de la traduction de la Bible par Luther et ses paroles renferment une inévitable dose de démagogie qui peut, néanmoins, réconforter dans l'affliction d'une perte. Sa genèse fut lente, et la mère du compositeur trépassa elle aussi avant son achèvement, en 1868. En souvenir d'elle, il inclut le n° 5, « Ihr habt nun Traurigkeit », un poignant solo de soprano qui parle de la consolation auprès d'une mère. Chanté cette fois-ci par Lina Johnson, une voix ravissante mais un peu plus attentive à la qualité des sons qu'au phrasé et à l'émotion. Matthias Winckler a présenté les deux soli de baryton avec un engagement remarquable et un très bel instrument.
Le Requiem de Brahms ne contient pas le « Dies iræ » des latins qui a donné lieu au déferlement terrifiant de celui de Verdi, mais il recourt à un contrepoint extrêmement élaboré et dramatique qui évoquerait les forces infernales dans le « Denn wir haben hier keine bleibende Statt » : « Les trombones retentiront et les morts ressusciteront incorruptibles », chantent les chœurs. L'auditeur frémit, sans exception… Une soirée riche en émotions et en questionnements sur les pratiques instrumentales. Le jour où Savall quittera la scène, on ne regrettera pas uniquement l'homme et le merveilleux musicien, mais l'infatigable chercheur de nouveaux horizons, de nouvelles perspectives dans notre approche de l'écoute musicale et de notre patrimoine historique.
Xavier Rivera
Barcelone, Auditori, le 21 octobre 2026
Crédits photographiques : David Ignaszewski



