A Genève, une impressionnante Turangalîla
Pour trois soirées exceptionnelles au Victoria Hall de Genève et au Rosey Concert Hall de Rolle, l’Orchestre de la Suisse Romande en effectif large présente une œuvre monumentale par ses dimensions, la Turangalîla-Symphonie d’Olivier Messiaen.
« Faites-moi l’oeuvre que vous voulez, dans le style que vous voulez, de la durée que vous voulez, avec la formation instrumentale que vous voulez… », aurait déclaré Serge Koussevitzky qui la destinait au Boston Symphony Orchestra. La composition fut élaborée entre le 17 juillet 1946 et le 29 novembre 1948. Et la création eut lieu au Boston Symphony Hall les 2 et 3 décembre 1949 sous la direction de Leonard Bernstein avec l’épouse du compositeur, Yvonne Loriod, au piano et Ginette Martenot aux ondes Martenot. L’OSR l’a jouée pour la première fois en 1981 sous la baguette de Horst Stein en présence du compositeur qui assista à toutes les répétitions. Quarante-quatre ans plus tard, le même orchestre invite au pupitre le chef franco-suisse Bertrand de Billy et confie la redoutable partie de piano au jeune anglo-taïwanais Kit Armstrong et celle des ondes Martenot à Cécile Lartigau qui joue de cet instrument radio-électrique nécessitant une lampe, les accumulateurs producteurs d’énergie pour la diffusion et le diffuseur transformant la vibration électrique en vibration sonore.
Selon Olivier Messiaen, Turangalîla (qu’il faut prononcer Tourângheuli-lâ) est un terme du Sanskrit qui veut dire à la fois chant d’amour, hymne à la joie, temps, mouvement, rythme, vie et mort. La symphonie comporte quatre thèmes cycliques : le thème-statue en tierces pesantes, terrifiant comme les vieux monuments mexicains, le thème-fleur exposé par les clarinettes en pianissimo, à deux voix comme deux yeux qui se répètent, le thème d’amour qui est le plus important, le quatrième qui est une simple succession d’accords, prétexte à des fonds sonores divers.
Dès l’Introduction, Bertrand de Billy élabore le thème-statue sous forme d’arches sonores qui laissent entrevoir les délicates clarinettes et la première cadence où le piano de Kit Armstrong se veut intensément expressif. Le Chant d’amour I surprend par l’épaisseur de ses arêtes que tentent d’atténuer les ondes Martenot par leur étrange sillage, avant de disparaître sous la véhémence des contrastes dynamiques amenant un stringendo échevelé. Turangalîla I tient d’un jour de lenteur rendu énigmatique par le hautbois, laissant échapper un gigantesque crescendo qui émerge de basses magmatiques. Chant d’amour II donne libre cours à l’effusion mélodique généreuse irradiant la mouvance des cordes. Mais le retour en force du thème-statue entraîne à sa suite une impressionnante cadence du piano et l’effervescence de la Joie du sang des étoiles où le clavier percussif contraste avec le glissando des ondes Martenot. Le discours atteint un paroxysme, avant de se diluer dans cette oasis de sérénité qu’est le Jardin du sommeil d’amour avec son cantabile infini sur canevas ténu des cordes. Le piano semble s’isoler dans un contrechant suave que le bref Turangalîla II pulvérisera en suscitant l’effroi par cette marche inexorable ponctuée par la grosse caisse. Développement de l’amour joue de l’opposition des thèmes proclamés solennellement par les cuivres qui nourriront le crescendo de Turangalîla III et le Finale en vrille, laissant place à l’allégresse euphorique affirmée par de péremptoires unissons illuminés d’envolées de cloches. Au terme de l’exécution, le public observe d’abord un silence retenu, avant de laisser éclater sa gratitude en salves d’applaudissements à l’égard de l’ensemble des interprètes.
Genève, Victoria Hall, 14 mai 2025