A la tête d’une Philharmonique Tchèque très expressive, Bychkov nous offre l’intégrale du juste milieu des symphonies de Mahler
Gustav Mahler (1860-1911) : Intégrale des symphonies (n° 1 à 9). Orchestre Philharmonique Tchèque ; Semyon Bychkov, direction. 2022-2026. Notice de présentation en anglais. Durée totale : 11h48. Pentatone PTC5187490, coffret de 11 CD.
Tout d’abord, qualifions le propos, il s’agit d’une intégrale des neuf symphonies achevées : manque donc l’adagio de la 10e et à fortiori les versions achevées de cette même dixième. Toutes les symphonies ont été enregistrées entre novembre 2018 et juin 2025 dans la Salle Dvorak du fameux Rudolfinum à Prague où officie l’orchestre. Il s’agit donc d’un travail de longue haleine, accompli dans une étroite communion entre le chef et son orchestre. Bychkov fréquente depuis toujours l’univers de Mahler (c’est avec une incandescente 2e qu’il avait ouvert sa direction à l’Orchestre de Paris alors qu’il était à l’époque surtout connu en Europe pour ses directions d’opéras au festival d’Aix-en-Provence).
Sa vision de l’ensemble obéit à une longue continuité : loin des envolées trop spectaculaires ou des lectures résolument modernistes, très attentive au détail instrumental mais sans jamais rompre la continuité naturelle du flux musical, parsemée de moments introspectifs et de profondes méditations. Une direction qui nous vaut des moments d’une extrême douceur là où les moments plus explosifs sont d’autant plus pertinents qu’ils s’imposent par leur rareté et leur maîtrise Toujours savamment construit, ce Mahler-ci ne sera jamais cataclysmique : le chef américain n’a en effet pas son pareil pour bâtir un crescendo sur une patiente mise en place des éléments sonores, usant de l’effet de répétition sans jamais le saturer mais laissant au tutti final toute sa cohérence comme s’il donnait l’impression qu’on ne peut pas aller plus loin.
On a souvent dit qu’à côté des références viennoises et des musiques militaires (sa maison natale jouxtait une caserne), l’univers de Mahler comportait une foule de référence à sa Bohème natale qui offrait à ses interprètes tchèques une complicité dans l’évocation de la nature, des rythmes de danse et des jeux instrumentaux. Des chefs comme Talich, Kubelik (et sa première intégrale au disque à la Radio Bavaroise), Ancerl ou Neumann sont restés sensibles à cette dimension locale, toujours admirablement servie par l’incomparable rumeur sonore des cordes de la Philharmonique Tchèque. Autre élément bohémien, le côté populaire de certains solos instrumentaux qui créent un indicible dialogue au sein d’une masse orchestrale en perpétuelle mouvance. Mais attention la direction de Bychkov n’a rien d’une carte postale. S’il joue avec malice (et parfois avec ironie) des possibilités expressives des dialogues instrumentaux, le chef les enserre toujours au cœur d’un discours soigneusement pensé : ils détaillent un moment, engendrent une correspondance mais ne s’imposent jamais comme un fil conducteur. Ainsi intégré au sein d’un parcours, les solos instrumentaux imposent à la fois une saveur pastorale et une disgression révélatrice, parfois franchement moderniste. Dans la 3e symphonie, on succombe à la franche rhétorique du trombone dans le premier mouvement et à la rêverie pastorale du corn de postillon dans le 3e. Sans parler du poids fatal de la trompette dans la 5e ou, un peu partout des ouvertures vers l’infini des irrésistibles interventions des cors.
Mais si cette intégrale occupe une position à part dans la discographie mahlérienne, C’est parce qu’elle obéit, en permanence mais sans acharnement, à une conduite intellectuelle de haut vol. C’est elle qui donner un corpus à ces immenses mouvements trop souvent déclamatoires. Ici chaque pérégrination, chaque accent, chaque ralenti reflète une imparable intelligence stylistique puissamment intégrée dans un discours global. Pour mieux la faire percevoir, le chef recourt à d’incroyables écarts de dynamique : beaucoup de mouvements débutent dans une rumeur proche de silence comme s’il voulait imposer un sentiment d’attente ou une réflexion introspective et les moments puissants n’en sont que plus emportés. Cette volonté discursive d’éclairer le propos se renforce dans les trois symphonies médianes auxquelles elle donne une énergie irrépressible et un sens du fatum, déclamé ou sous-jacent. La « symphonie des mille » récupère sa dimension hymnique comme un moment d’universalité alors qu’une mélancolie de plus en plus obsédante hante littéralement une 9e qui nous conduit au bord de l’extinction. Non sans avoir survolé une dernière fois les moments phares de l’œuvre global des neuf symphonies : la méditation transcendantale de l’« andante con moto », la veine populaire étirée jusque la caricature du »ländler », la force cinglante du scherzo face aux aléas de la vie et la concentration sublime des grandes fins dans l’adagio final. On comprend alors qu’au terme d’un tel parcours, Bychkov ait décidé de lever le bras comme s’il avait atteint un aboutissement final et qu’une symphonie inachevée ne pouvait que déranger le propos dans sa totalité. Un monument raisonné qui s’impose par sa logique autant que par son expressivité.
Attention toutefois, certains CD bien au-delà des 80’ comme la 9e symphonie ne sont pas lisibles sur certains appareils anciens. Il est prudent de vérifier.