A Lausanne, une Carmen si singulière

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Alors qu’il achève sa première saison à l’Opéra de Lausanne, Claude Cortese est l’un des rares directeurs de théâtre lyrique à prêter attention au fait que Carmen, l’un des piliers du répertoire actuel, fête en cette année 2025 le 150e anniversaire de sa création qui eut lieu à l’Opéra-Comique le 3 mars 1875. 

Au vu des dimensions modestes du plateau, la direction a choisi de reprendre la production que Jean-François Sivadier avait conçue pour l’Opéra de Lille en mai 2010, production qui avait été présentée ensuite au Théâtre de Caen en octobre de la même année. Et c’est lui-même qui vient à Lausanne pour la remonter en ouvrant l’espace de jeu par un praticable côté jardin enjambant la fosse d’orchestre, ce qui permet d’accéder à la scène par l’allée latérale du parterre. Sa mise en scène prône une sobriété détachée de tout pittoresque racoleur.

Le décor d’Alexandre de Dardel consiste en une estrade en fond de scène et en panneaux de bois amovibles suggérant tant la manufacture de tabac que l’entrée de la taverne de Lilas Pastia ou le portail des arènes. Quant aux costumes de Virginie Gervaise, leur esthétique ne recherche aucune couleur locale, laissant la garde descendante en tenue débraillée observer une foule hétéroclite au sein de laquelle se faufile une Micaëla bonne fille portant sac à dos à la recherche d’un José qui semble bien emprunté sous sa vareuse décolorée. De la meute des cigarières alanguies se détachera une Carmen se singularisant davantage par les sautes d’humeur d’un caractère trempé que par ses atours sans cachet particulier. Bardé cuir noir, Escamillo tient plus du loubard séducteur patenté que du toréador que finira par sacraliser l’habit de lumière.  Curieuse idée que cette fleur tombant des cintres pour se ficher dans le sol ou cette corde descendant d’on ne sait où afin de lier les poignets d’une bohémienne se vautrant sur le pavement pour séduire son dadais de soldat !  Les lumières de Philippe Berthomé jouent de subtiles gradations pour caractériser chaque scène, contrastant ainsi la livraison nocturne de gigantesques ballots sur cette horde démesurée de contrebandiers assoupis avec la bigarrure d’une foule exultant à la vue des quadrilles de la fiesta. Saisissante image que celle d’une Carmen assassinée contre une palissade s’effondrant pour laisser apparaître le matador qui vient de porter l’estocade.

D’une débauche de coloris fascinants fait montre un Orchestre de Chambre de Lausanne des grands jours sous la direction du chef québecquois Jean-Marie Zeitouni. Car dès les premières mesures de l’Ouverture, il sait mettre en lumière l’orchestration géniale de Georges Bizet, tout en imposant un brio émoustillant à l’ensemble du plateau sans jamais l’engloutir sous pareille luxuriance. Il est largement secondé par le Chœur renforcé de l’Opéra de Lausanne d’une remarquable cohérence sous la direction d’Alessandro Zuppardo qui avait déjà œuvré pour le Guillaume Tell d’ouverture de saison. Tout aussi louable est la prestation des enfants des Chœurs de l’Ecole de Musique de Lausanne magnifiquement préparés par Catherine Fender.

Sur scène, Antoinette Dennefeld fait oublier la blondeur de sa chevelure, à l’instar d’une Risë Stevens du Met allant à l’encontre des préjugés d’un Mr Bing récalcitrant, en se jetant à corps perdu dans un rôle qu’elle veut faire sien en lui prêtant la dignité de la femme libre marquée par le sceau du destin. Sa voix ample de mezzo, de grande qualité sur l’ensemble de la tessiture, va de pair avec une élocution soignée face au Don José du ténor lituanien Edgaras Montvidas qui, lui aussi, a travaillé méticuleusement sa diction pour insuffler une profonde sincérité à son personnage. Qui a entendu la limpidité miraculeuse des aigus de son Pêcheur dans Le Rossignol d’octobre 2010 à Lyon en retrouve un pâle écho dans le diminuendo sur le si bémol 4 au terme de « La fleur que tu m’avais jetée », alors que le reste du rôle est négocié dans une émission anguleuse qui l’oblige à forcer ses moyens. Par le coloris cuivré du timbre, le baryton canadien Philippe Sly n’a aucune peine à prêter un panache arrogant au bellâtre Escamillo, tandis qu’Adriana Gonzales personnifie une Micaëla déterminée à faire valoir sa légitimité en comptant sur l’ampleur de son soprano lyrique afin de pulvériser l’image de l’oie blanche timorée accolée à cette incarnation. Par un aigu quelque peu acide, Judith Fa domine aisément les ensembles comme le Quintette où figurent sa consoeur Mercédès campée par la mezzo Séraphine Cotrez et les deux compères Le Dancaïre et Remendado hauts en couleur de Loïc Felix et Raphaël Brémard. Leur fait face le Zuniga d’Olivier Gourdy qui semble plus sûr de ses moyens que le Moralès de Rémi Ortega à l’intonation incertaine. Mais le public conquis qui s’est arraché le moindre strapontin n’y prête aucune attention en manifestant bruyamment son enthousiasme. Et les six représentations jusqu’au 27 mai affichent  du reste sold out !

Mais attention ! qu’on se le dise !  La Route lyrique qui touche douze localités du 20 juin au 10 juillet présentera le premier ouvrage achevé de Georges Bizet, Le Docteur Miracle, qui est un véritable petit bijou ! Pour informations, cf. www.opera-lausanne.ch

Lausanne, Opéra, 18 mai 2025

Crédits photographiques :  Carole Parodi

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