A l’OSR, le Juan Diego Flórez Show 

par n64 hook up problems

Depuis plusieurs décennies, l’Association genevoise des Amis de l’Orchestre de la Suisse Romande organise un Concert de l’An qui, après le report de la saison dernière, peut, cette fois-ci, se dérouler normalement dans un Victoria Hall comble jusqu’au moindre strapontin. La raison en est assurément la venue de Juan Diego  Flórez, idolâtré par une large partie du public local, qui a la chance de dialoguer avec  Daniel Harding, jouant le jeu d’accompagner la vedette médiatisée.

Pour ma part, j’ai assisté aux débuts du ténor à Pesaro en août 1996 alors qu’il remplaçait au pied levé Bruce Ford dans le rôle de Corradino lors de la première exhumation in loco de Matilde di Shabran. Certes, depuis ce moment-là, se sont écoulées vingt-cinq années d’une carrière sans répit. Le timbre a perdu de son éclat, la coloratura est moins précise, l’émission est entachée de nasalité ; mais le phrasé, inlassablement travaillé, est beaucoup plus expressif qu’à l’époque, tandis que la souriante présence actuelle relègue aux oubliettes la raideur des premiers pas.

Les feux s’ouvrent avec Rossini et l’ouverture d’Il Barbiere di Siviglia dont Daniel Harding assouplit la lecture en cultivant les contrastes d’éclairage et en imprégnant le cantabile d’un pianissimo raffiné, avant de conclure par une stretta ébouriffante. Le chanteur se met au même diapason en jouant de subtiles demi-teintes dans la scena « Deh ! Tu m’assisti amore » extraite d’Il Signor Bruschino et dans « La speranza più soave », la grande aria d’Idreno au second acte de Semiramide, où le coloris se renforce dans la cadenza tout en se fluidifiant dans les passaggi de la cabaletta. L’Orchestre de la Suisse Romande s’attaque ensuite à l’ouverture de Guillaume Tell que le chef conçoit d’abord comme une page de musique de chambre qui met en exergue la musicalité remarquable du violoncelliste solo Léonard Frey-Maibach dialoguant avec les cordes graves ; un pianississimo empreint de mystère s’innerve rapidement d’une énergie frémissante qui provoque un terrifiant orage puis sous-tend le discours du cor anglais ornementé par les flûtes et le final éclatant. Juan Diego Flórez revient en orientant, dès lors, son programme vers les emplois de lirico spinto. Avec une remarquable technique d’appui sur le souffle, il livre, dans un legato souverain, deux pages de Donizetti, le célèbre « Una furtiva lagrima » de L’Elisir d’amore et le tout aussi sublime « Angelo casto e bel » d’Il Duca d’Alba, précédé de son récitatif rongé par le désarroi.

En seconde partie, le ténor propose un Lehar galvaudé, « Dein ist mein ganzes Herz » de Das Land des Lächelns et « Freunde, das Leben ist lebenswert » de Giuditta, qu’il négocie avec générosité, tout en étant obligé de forcer dans une tessiture trop centrale pour ses moyens. L’on en dira de même pour les pages françaises, l’Aubade du Roi d’Ys, la romance de la fleur de Carmen, le lied d’Ossian de Werther où il recherche la clarté d’émission, quitte à détimbrer les nombreux piani répondant à un aigu délibérément ouvert. En alternance, Daniel Harding propose une Danse bohème de Carmen, parée d’étrangeté et habitée d’une pulsation interne qui rendra la coda ébouriffante, puis un Intermezzo de Cavalleria rusticana, émouvant dans sa fervente simplicité. Le concert s’achève par « Che gelida manina » de La Bohème, prudemment esquissée dans un coloris neutre.

Alors que l’orchestre reste en place pendant plus de vingt minutes, le chanteur nous impose son show obligé où il s’accompagne à la guitare en provoquant le délire de ses afficionados inconditionnels. Les instrumentistes patientent avec une louable bonhommie, le chef reste en coulisse puis revient finalement pour un « Nessun dorma » bien téméraire. Mais qu’importe à la plupart des spectateurs qui se sont mis dans la tête que le chef-d’œuvre de la musique vocale est Cucurrucucù Paloma ! 

Paul-André Demierre

Genève, Victoria Hall, le 10 janvier 2022           

Crédits photographiques : Nicolas Lieber                               

 

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