A l’Unisson, Musiques Nouvelles et la création

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Mons au printemps accueille en son centre le Festifood Hiver, un événement gastronomique dont je contourne le chapiteau (vide à cette heure) qui remplit la Grand-Place – des carbonnades à La Cervoise autour d’une bière avec des amis feront l’affaire avant de rejoindre Arsonic en contrebas, peu avant 20 heures pour un programme de créations : trois nouvelles pièces et une première belge, celle de Terra Memoria, deuxième quatuor à cordes de Kaija Saariaho (après Nymphéa, de 1987 – qui fait aussi intervenir l’électronique), écrit 20 ans plus tard (soit une période où la compositrice finlandaise évolue de façon significative – tout en maintenant son appétence pour les violons, alto et violoncelle), adapté ici pour orchestre à cordes. Dédiée à tous ceux qui sont partis (le chef Jean-Paul Dessy retourne cette dédicace vers celle qui a disparu en 2023), la partition fait écho au constat que les morts voient leur vie brusquement arrêtée, alors que, si certains souvenirs qu’ont d’eux leur entourage sont fixés de façon immuable, d’autres continuent à évoluer – à vivre : se remémorer un événement modifie l’encodage mnésique de celui-ci ; le rappel, chaque fois, se mêle au souvenir et le brouille, le sculpte (un peu) différemment. Dans Terra Memoria, Saariaho fait de « Memoria » sa façon de la travailler la « Terra », sa matière, et le résultat, dense, à la puissance évocatrice, contraste entre les viscères froids, triés, rangés sur la table (du légiste), métallique, aux reflets argentés, et la saleté désordonnée, le chaos de la vie, brillant, brûlant, entre le statisme du néant, sa salubrité antiseptique, et (légers décalages de phases), l’ouverture vers la lumière, le beau, le grand.

Une claque, belle et sensible, auprès de laquelle n’importe quelle composition souffre de la comparaison, alors il faut prendre celle (Soin n°1), de Laura Résimont (je vous ai parlé de cette pianiste et saxophoniste, étudiante à Arts2, lors d’un récent concert de l’Ensemble Hopper), qui ouvre le bal, avec les doigts de celle qui veut, outre écouter ou faire entendre, peut-être soigner : une ambition, ambitieuse, difficile à contenter, pour celle qui parle chakras, soin sonore, réconfort et libération – aimable, accessible (j’aime mieux les passages gutturaux, âpres) et qui va grandir.

Un ami me dit, les larmes du souvenir aux yeux, après One heart beep de Geoffrey François, avoir été (re-)plongé dans The Yellow Shark, de Frank Zappa, un des rares passeurs entre rock et avant-garde (l’album en question, de 1993, est enregistré avec l’Ensemble Modern, qui, depuis sa création en 1980 à Francfort, se consacre à la Neue Muzik)  : je dois y retourner (c’est fait, je comprends l’idée – l’impact des cuivres en moins), mon appréciation du musicien américain flirtant souvent avec la dichotomie amour/haine (je lui reconnais nombre de qualités – au foisonnement lassant), mais ce qui est sûr c’est que Geoffrey François se plait à jouer de dialectique, croisant le ying et le yang, le Dupont et le Dupond – outre « l’élan vital » dont il fait la colonne vertébrale de ses pièces. La série Beep parle de la multitude de sons qui encombrent notre esprit ; One heart beep, qui adopte la forme d’un concerto grosso (l’ensemble a doublé, avec 22 musiciens, membres de Musiques Nouvelles, élèves et alumni du Conservatoire royal de Mons), en fait autant, avec ses contrastes colorés (guitare électrique aux accords hargneux, cymbales étouffées, blobs aquatiques de clavier électronique, claquements de pieds, de doigts), lui aussi luxuriant, lui aussi parfois marqué de la présence du procédé.

La vraie surprise (Kaija Saariaho comble notre plaisir, mais on la connaît) vient de la nouvelle oeuvre de Stéphane Orlando, qu’on sait impliqué dans la musique à l’image (il donne sa voix au cinéma muet à la Cinematek depuis plus de 20 ans – en découle sa classe d’impro à Genève), négligeant parfois les autres cordes qui bandent son arc : Je est un autre, titre ici et formule en 1871 (d'Arthur Rimbaud, tirée de ses Lettres du Voyant), tourneboule la notion d'identité – le moi (même non-schizophrène) est multiple, sait son altérité et son caractère étranger. Berten D’Hollander aux flûtes (« une belle collection, mais aucune n’est à moi »), Maxime Desert à l’alto, tous deux mènent la cinématique de la pièce, le premier impulse, le second en trace la diatribe : l’avancée est haletante, si elle sait où elle va, elle ne nous y mène qu’au prix d’embardées, d’incursions prolifiques, s’appuyant sur la puissance des cordes, l’entêtement persévérant du triangle – petite souris courageuse qui déjoue chat, pièges et tentations.

 On vante souvent la qualité acoustique de la salle – elle est réelle ­– mais y réduire Arsonic est négliger ses afters, avec son bar hanté du chaleureux de ceux qui le fréquentent – sagement, j’ai pris une chambre en face.

Mons, Arsonic, mardi 3 mars 2026

Bernard Vincken

Crédits photographiques : DR

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