A Lyon, quelle musique que GUILLAUME TELL !

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L’Opéra de Lyon ouvre sa saison avec un grand ouvrage qui n’y a pas été représenté depuis longtemps, le Guillaume Tell de Rossini dans sa version originale française. Cet ultime chef-d’œuvre qui dure près de quatre heures impressionne d’abord par le génie de l’écriture, que révèlent une orchestration fabuleuse et un traitement tout aussi ingénieux des masses chorales, prônant l’esthétique du grand opéra que développeront un Halévy, un Auber ou un Meyerbeer. Et quelle musique !

Et c’est bien elle qui est la carte maîtresse de cette nouvelle production. Dès les premières mesures de la célèbre Ouverture, Daniele Rustioni, le directeur musical de la maison, sait lui insuffler un souffle dramatique qui ne faiblit jamais et une précision du trait dans les ensembles qui est proprement ahurissante. Et l’Orchestre de l’Opéra de Lyon restitue admirablement ses options, ce que l’on dira aussi des Chœurs, magnifiquement préparés par Johannes Knecht, ex-chef choral de l’Opéra de Stuttgart qui, par l’ampleur de la sonorité, ont un réel impact émotionnel sur le spectateur dont vibre la corde sensible. 

Sur le plateau s’impose en premier lieu le Guillaume Tell de Nicola Alaimo ; car sa diction de qualité et le métal cuivré de sa grande voix de baryton dramatique lui confèrent une bouleversante humanité. Du rôle périlleux d’Arnold, John Osborn a fait depuis douze ans l’un de ses chevaux de bataille : il en négocie toujours avec aisance l’éprouvante tessiture, en réussissant même à affiner l’aigu dans le fameux « Asile héréditaire ». Après avoir écumé les scènes avec la coloratura brillante des Zerbinetta, Konstanze ou Lucia, Jane Archibald passe maintenant à un spinto vocalisant plus central en personnifiant une Mathilde déterminée à faire valoir la justice, même si son élocution française est peu probante. Dans le rôle épisodique de Ruodi le pêcheur, Philippe Talbot éblouit par la facilité de l’aigu dans un timbre clair, ce que l’on dira aussi de la jeune Jennifer Courcier, prêtant son beau soprano léger à Jemmy, le fils de Tell, campé par un petit garçon. Dans le registre des basses, Jean Teitgen exhibe la cynique autorité de Gessler le tyran, contre laquelle se dressent noblement le Walter Fürst de Patrick Bolleire et le vieux Melchtal de Tomislav Lavoie. Par l’ampleur de ses moyens, Enkelejda Shkoza veut accroître l’importance du rôle d’Hedwige, la femme de Tell, quitte à déséquilibrer le trio constitué par Mathilde et Jemmy. Convaincant, le Rodolphe de Grégoire Mour, le Leuthold d’Antoine Saint-Espes, le chasseur de Kwang Soun Kim. 

Passons maintenant à l’aspect visuel qui n’atteint pas les mêmes sommets. Rainer Sellmaier élabore un décor extrêmement simple consistant en un panorama des Alpes suisses sur lequel va se déverser, au fur et à mesure que l’action progresse, de la peinture noire qui finira par l’annihiler. Ses costumes s’inscrivant dans le prêt-à-porter d’aujourd’hui jouent sur l’opposition du noir dont se vêt frileusement le peuple et du blanc sous chapeau melon sombre que portent le despote Gessler et ses sbires, une sorte de ‘droogs’ échappés d’Orange mécanique, le célèbre long métrage de Stanley Kubrick. De cette horde manipulant férocement matraques et armes blanches, le metteur Tobias Kratzer exige la cruauté la plus abjecte à l’égard du vieux Melchtal dont le cadavre sera traîné dans un sac–housse pour cannes à pêche ou face à la populace qui doit ramper devant le chapeau du tyran, avant de revêtir des tenues folkloriques de fête ; que de vilenies inqualifiables devront subir les trois couples de danseurs, traités comme du gibier de potence. Il nous reste à élucider un problème : pourquoi toute arme est-elle remplacée par un instrument de musique, souvent démantibulé, voire même partagé en deux ? Comment imaginer que le Serment du Grütli ait vu les gens d’Unterwald amenant les cordes, ceux de Schwyz, les bois, ceux d’Uri, les cuivres ? Mystère épais qui obscurcit la vue… Mais finalement qu’importe quand la musique est souveraine !

Paul-André Demierre

Lyon, Opéra, le 7 octobre 2019

Crédits photographiques :  Stofleth

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