Alain Altinoglu enflamme la Tragédie de Salomé de Florent Schmitt

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Florent Schmitt (1870-1958) : La Tragédie de Salomé, op. 50, version de 1907 ; Chant élégiaque op. 24. Ambur Braid, soprano ; Philippe Staemmler, violoncelle ; Orchestre symphonique de la Radio de Francfort, direction Alain Altinoglu. 2021 (Salomé) et 2022. Notice en allemand, en anglais et en français. 69’ 41’’. Alpha 941.

Sollicité par le directeur du Théâtre parisien des Arts Robert d’Humières (1868-1915) pour un mimodrame autour de La Tragédie de Salomé, Florent Schmitt, un élève de Massenet et de Fauré, écrit en 1907 une partition pour petit ensemble (une vingtaine d’instrumentistes), requise par le côté intimiste de la salle. Trois ans plus tard, fasciné par l’Orient où il a voyagé, Schmitt en tire une suite orchestrale flamboyante qui va supplanter l’originale. Celle-ci va faire l’objet de peu d’enregistrements, celui de Patrick Davin en 1993, pour Marco Polo (réédition Naxos), précédant celui, très bien accueilli, de l’ensemble Les Apaches !, dirigés en public par Julien Masmondet (B Records, 2021).

La Tragédie de Salomé, dans sa première version pour petite formation, est une partition subtile, pleine de contrastes et riche en diversité sonore, alternant des passages de douceur et de violence, plongeant l’auditeur dans une atmosphère aux accents hypnotiques, langoureux, éclatants et orientalisants. La mise en valeur de chaque instrument, au fil de l’action, souligne tout autant la personnalité de l’héroïne que la complexité de Hérode et de la mère de Salomé. Plusieurs danses émaillent le discours musical. Selon le propos de Catherine Lorent dans la notice (elle a signé une biographie de Schmitt pour Bleu Nuit en 2012), Salomé s’y révèle tour à tour insouciante et coquette (Danse des perles, légère en pizzi ; orgueilleuse et hautaine (Danse du paon, lente et pompeuse) ; sensuelle et maléfique (Dans des serpents, contrastée). Mais aussi froide et cruelle (Danse de l’Acier), tragique (Danse blanche) ou frénétique (Danse de l’Effroi). La plage 19 offre à une voix de soprano en arrière-plan (la Canadienne Ambur Braid), un moment enveloppé de mystère. L’enchanteresse partition est fascinante de modernité, et tout à fait en situation avec le climat d’orientalisme. 

C’est ce dernier aspect qu’Alain Altinoglu, le directeur musical de la Monnaie, met particulièrement en valeur avec sa phalange francfortoise, qui avait déjà signé avec lui en 2022, pour Alpha, une remarquable Symphonie de Franck ; le chef donne à la fresque schmittienne une ampleur expressive éclatante et en fait surgir toute la violence et toute la complexité, nuançant les épisodes avec un art consommé des contrastes et des couleurs, qu’il sait porter jusqu’à la sauvagerie. Si Les Apaches ! de Masmondet penchaient parfois vers la musique de chambre, Altinoglu souligne sans cesse le trait symphonique et la dimension de folie de l’héroïne, double victime de Hérode au désir malsain et de l’obéissance à sa mère Hérodiade. Rythmes assumés, la volupté et la sensualité sont au cœur d’une interprétation pleine de tension et de désir enivrant, au lyrisme chauffé à blanc, somptueux et enflammé. 

Une très belle réussite, qui s’impose, complétée par le Chant élégiaque, qui a connu lui aussi deux étapes : une première version pour violoncelle et piano entre 1899 et 1903, avant une orchestration en 1911, l’année où Gabriel Pierné a créé la suite symphonique de La Tragédie de Salomé. L’univers de cette page d’un peu moins de sept minutes revêt un caractère chaleureusement mélancolique, avec un violoncelle plein de ferveur rêveuse. Une autre réussite, signée par Philipp Staemmler, un soliste de l’excellente formation allemande. 

Son : 9    Notice : 10    Répertoire : 10   Interprétation : 10

Jean Lacroix   

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