Auber et son Cheval de bronze, mais en allemand !

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Daniel-François-Esprit AUBER (1782-1871) : Le Cheval de bronze, opéra-féerique en trois actes. Franz Fuchs, Tino di Costa, Leo Heppe, Kurt Equiluz, Wilma Jung, Edith Kermer, Herta Schmidt ; Niederösterreichischer Tonkünstlerchor ; Grosses Wiener Rundfunkorchester, direction : Kurt Richter. 2020. Livret en allemand et en anglais. 86.28. 2 CD Orfeo C 986 192.

Pas de chance ! Au lieu de savourer une nouvelle version en langue originale, donc en français, du Cheval de bronze d’Auber, version qui serait bien utile puisque, sauf erreur, on ne dispose en CD que d’un album Gala qui reproduit un enregistrement public effectué à Paris en juin 1979 avec, dans les rôles principaux, Anthony Roden, Sonia Nigoghossian, Ulrik Cold, Anne-Marie Rodde ou Isabel Garcisanz, sous la direction de Jean-Pierre Marty, c’est une version chantée en allemand que propose Orfeo. Une gravure « historique » enregistrée dans les studios viennois de l’ORF en février 1953.

Lorsqu’il compose cet opéra-féerique en trois actes, Auber compte déjà à son actif plusieurs ouvrages lyriques, parmi lesquels La Muette de Portici (1828), un triomphe, dont on se souvient du rôle historique joué deux ans plus tard lors des représentations à la Monnaie de Bruxelles, Fra Diavolo (1831), ou Gustave III ou le Bal masqué (1833). Auber, né à Caen en 1782, est destiné au commerce par son père qui l’envoie faire ses classes en Angleterre, mais le jeune homme ne vit que pour la musique. Il connaît assez vite le succès, est encouragé par Cherubini et s’installe dans les milieux de la capitale française. Il deviendra directeur du Conservatoire de Paris, poste occupé jusqu’à son décès en 1871, à l’âge respectable de 89 ans, laissant derrière lui un grand nombre d’opéras dont la plupart n’ont plus l’honneur d’être joués de nos jours. Par contre, les enregistrements d’ouvertures se sont multipliés au fil des ans, montrant à l’envi les qualités mélodiques et l’inventivité de leur compositeur. 

Le Cheval de bronze est créé à l’Opéra-Comique le 23 février 1835. L’action, assez rocambolesque, se déroule en Chine. Malgré qu’il s’agisse d’un scénario en français, dû à Eugène Scribe, le livret d’Orfeo n’en donne qu’un résumé en anglais et en allemand, sans le moindre ajout. Frustrant pour les francophones, auxquels il s’adresse aussi, non ? Comme lot de consolation, on peut en trouver un résumé, avec des extraits de textes, dans le livre de Noël Burch, Eugène Scribe ou le Gynolâtre, paru en format de poche en 2017 à Lyon, aux éditions Symétrie (pages 160 à 173). En quelques mots, il s’agit des amours contrariées de la jeune Péki, destinée à devenir la cinquième femme du mandarin Tsing-Tsing alors qu’elle est amoureuse du garçon de ferme Yanko. On devine qu’elle pourra convoler avec ce dernier à la fin de l’action. Le cheval de bronze ? Cet animal magique est tombé sur un rocher, un mandarin l’a enfourché, le cheval s’est envolé. Il est revenu sur le rocher, sans le mandarin. Après la rencontre d’un prince auquel elle explique sa situation, Péki voit son prétendant disparaître sur le cheval avec le prince. Mariage annulé, soulagement ! Mais le père de Péki lui cherche un autre époux, un riche fermier, dont elle ne veut pas non plus. Elle finira par enfourcher le cheval à son tour, revêtue en homme, et sera transportée sur la planète Vénus, où elle sera soumise à l’épreuve de résister à de jolies femmes, ce qui ne sera pas difficile vu son identité réelle. Elle reviendra en Chine grâce à un bracelet magique et épousera Yanko après avoir fait réapparaître les disparus. On admettra que ce thème exotique est tiré par les cheveux, mais il a engendré chez Auber une musique aux mélodies enlevées, pleines de fantaisie et de trouvailles comico-lyriques. Le terme de « féerie » lui convient.

La présente version en allemand a déjà fait l’objet d’un pressage sous le label Walhal il y a quelques années, avec en couverture la photographie du baryton Leo Heppe (1922-1998) qui joue le rôle du fermier, second candidat au mariage. Si cet album Orfeo a le mérite d’exister et de combler, provisoirement espérons-le, la carence d’une version récente en français, il faudra s’en contenter, malgré un son de qualité moyenne et daté, et une conception qui fait plus souvent penser à l’atmosphère des opérettes viennoises. Le livret ne donne aucune indication sur les circonstances de l’enregistrement ni sur les interprètes, au nombre desquels on relève, dans le rôle de Yanko, un jeune Kurt Equiluz, âgé alors de 24 ans, qui allait bientôt se spécialiser dans les cantates et les passions de Bach et dans le domaine du lied. Le plateau vocal ne nous transporte pas aux nues, mais le métier est là (on est à Vienne !), et il tire son épingle du jeu, ce qui lui permet, ainsi qu’au chef d’orchestre Kurt Richter et aux chœurs, de donner à la partition un peu de mordant et de légèreté. C’est le cas pour Wilma Jung en Péki ou Franz Fuchs en Tsing-Tsing. On notera que ce dernier se retrouve, toujours chez Orfeo, dans un autre opéra d’Auber, Le Maçon (1825), avec notamment pour partenaire Hildegard Rössel-Majdan ; c’est un enregistrement de 1950… en allemand !

Son : 6.  Livret : 6  Répertoire : 7  Interprétation : 7  

Jean Lacroix

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