Audaces et découvertes au Printemps des Arts de Monte-Carlo

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Monte Carlo, un quartier de Monaco, l'Etat-cité de tous les fantasmes.
Deuxième plus petit état indépendant du monde, après le Vatican, avec ses 2,02 kilomètres carrés, un tout petit peu plus de 200 hectares. Et 19.009 habitants au kilomètre carré, soit l'endroit le plus densément peuplé au monde. Aussi, les tours d'habitations poussent sans cesse dans la partie basse de la ville, le rocher mythique étant, lui, protégé.

Hector Berlioz. Erigé sous le règne et en la présence de S-A-S le Prince Albert Ier de Monaco.

Mais ne fuyons pas, déambulons plutôt au coeur de la cité ! Là, nous prenons la mesure de la vie culturelle. Ici, une statue de Berlioz, amoureux des lieux dont il parle dans ses lettres, qui fut inaugurée avec un discours de Jules Massenet, l'"enfant chéri" du Palais et de l'Opéra de Monaco dessiné par Charles Garnier (l’architecte de l'opéra de Paris). Un peu plus loin, une photo de la Princesse Grace en conversation avec Serge Lifar rappelle la grande épopée des Ballets Russes sur le Rocher; plus loin encore, une superbe main de bronze nous fait découvrir le sculpteur varois Bernard Bezzina. Et puis nombre de lieux de culture tels l'Opéra, l'Auditorium Rainier III, l’Espace Léo Ferré, l'Atelier où Jean-Michel Folon travailla plus de 20 ans, de nombreux théâtres et aussi le « Temple de la Mer", ce monumental musée océanographique dédié à l'art et à la science alliés au souci de l'écologie cultivé par Albert II, son Jardin exotique luxuriant et le Jardin animalier.

Bezzina. Main Divition III. "Ludus". Bronze blanc. Pièce unique - 2017

La richesse des lieux ne pouvait qu'inviter à la création d'un festival de musique "savante", ce qui fut fait en 1970 à l'initiative de la Princesse Grace. Il en est à sa 34e édition, sous la direction artistique du compositeur Marc Monnet en poste depuis 2003 : chaque année, "Le Printemps des Arts de Monte-Carlo" réunit musique et danse durant quatre à cinq week-ends.

Marc Monnet D.R.

La devise de Marc Monnet se lit au travers de la programmation : changer les habitudes d'écoute par la diversité des lieux, dessiner la linéarité des répertoires du Moyen-Âge à nos jours, découvrir. Cette année, neuf thématiques en exergue : Mozart, Charles Ives, l'opéra aujourd'hui, la clarinette, la musique des trouvères, les jeunes talents, une après-midi en immersion totale de musique contemporaine sous des formes d'écoute inattendues, un week-end « spécial danse » avec les mythiques Ballets de Monte-Carlo et, comme chaque année, un "Voyage surprise", excursion mystère en bus pour un lundi de Pâques ludique et surprenant.

Quant à moi, j’y étais le week-end dernier.

Vendredi, en apéritif, une très intéressante conférence consacrée à Charles Ives, compositeur visionnaire pionnier du "nouveau monde" de la musique américaine, compositeur-phare cette année. Max Noubel intitulait sa conférence "Charles Ives ou l'ombre du père absent", remontant à l'état de la musique en Amérique du temps de Ives : musiques populaires, fécondes puisque rassemblant divers peuples mais sans identité musicale propre. C'est là qu'intervient le père du compositeur, chef de musique de l'artillerie à l'armée, brillant musicien de fanfare à l'invention débordante, rejetant tout académisme, ce qu'il transmit à son fils. L'autre père, ce sont les musiciens allemands auprès desquels allaient se nourrir les musiciens américains. La création de Ives fut ballottée entre ces deux pères pour s'acheminer vers son œuvre propre qui lui conférera le titre de "pionnier" avec l'introduction de la polytonalité, les quarts de tons, les polyrythmies, les polyharmonies, les bruits de la nature et autres bruits, les clusters, la musique aléatoire, les ragtimes,... avec, toujours très présente, la dimension mystique.

Le musée océanographique appelé aussi le "Temple de la Mer"

Le concert du soir, dans la très belle salle du musée océanographique, proposait, de Ives, The Celestial Country pour ténor et baryton, deux quatuors vocaux, choeur mixte et ensemble instrumental, une oeuvre qui, de jeunesse, ne manque pourtant pas d'audace et de maîtrise par son affranchissement des règles de l'harmonie. L'oeuvre avait en outre la chance d'être servie par le fantastique Choeur de la Radio lettone, un des plus renommés au monde, sous la direction de son chef Sigvards Klava. Avant cela, nous écoutions Plainscapes pour choeur mixte, violon et violoncelle du compositeur letton Peteris Vasks. D’une durée d’une quinzaine de minutes, commande de Gidon Kremer, l’œuvre offre de longs tapis harmoniques dont émergent le violon, le violoncelle, le choeur, autant de saisons réveillées par un grand cri, célébration du réveil de la nature. A nouveau, excellence des choeurs. Mais pour débuter le concert, une Sequenza de Luciano Berio. Car Marc Monnet en propose une pour débuter chaque concert. Ici la Sequenza II pour harpe magnifiquement défendue par Aurélie Bouchard. A l'écoute, on se dit que ces courts et magiques portraits-sculptures de l'instrument ne pourraient qu'intéresser les jeunes, public tant recherché.

Le samedi après-midi proposait une table ronde animée par David Christoffel, musicologue, avec le Professeur Jean-Claude Yon, auteur de "L'Histoire culturelle de la France au XIXe siècle" (chez Armand Colin) et la violoniste Liza Kerob, "supersoliste" de l'Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo. Spécialiste du Second Empire, Jean-Claude Yon fait remonter la notion de vedettariat aux années 1850-60 avec le développement de la presse, de la photo, des caricatures, des chemins de fer, des bateaux à vapeur,... Quant à la rivalité entre la Russie et les Etats-unis, elle engendre à l’époque l’explosion des cachets –à commencer par ceux des danseuses. Pour sa part, Liza Kerob rappellera la consigne que lui soufflait son professeur à la Juilliard School : "Le public te voit avant de t'entendre"... et l’on entendit évoquer, inévitablement, les André Rieu, Radulowicz, Yuja Wang,... Mais le vedettariat peut être aussi un vecteur pédagogique ouvrant des portes au public. Pour la petite histoire, Jean-Claude Yon raconte que, dans les années 1880, les cachets des artistes étaient publiés dans la presse : plus ils étaient importants, plus ils attiraient le public. Ainsi La Patti exigeait 12.000 Francs Or par représentation alors qu’'un ministre de l'époque en gagnait 30.000 en un an ! Et de conclure : "Sans Sarah Bernard, il n'y aurait pas eu Pelléas et Mélisande"...

Après la Sequenza VI pour alto remarquablement jouée par la jeune altiste lituanienne Ieva Sruogyté, le concert du soir à l'auditorium Rainier III proposait une création mondiale, commande du Printemps des Arts : Eclairs physionomique, fantaisie symphonique d’après Paul Klee, du compositeur français Eric Montalbetti, né en 1968 et à l'écoute de quantités de compositeurs contemporains. La présentation écrite de l'oeuvre dans le programme laissait soupçonner une vision intellectuelle de la musique. C'est à l'Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo sous la direction de son chef Kazuki Yamada que revenait le travail de création. De nombreuses petites percussions, machine à vent, bâtons de pluie, grandes percées de cuivres dont émergeront subitement les cordes suivies de tout l'orchestre, des jeux de bois, des tapis sonores, vingt-cinq minutes de musique f ou ff... des idées intéressantes mais la longueur de l'oeuvre (25 minutes) engendre redites et clichés. Et je cherche encore Paul Klee. Aussi, la 1ère Symphonie de Charles Ives offrait ensuite un moment de fraîcheur. Une oeuvre de 1898 qui ne fut créée qu'en 1953 -l'oeuvre de Charles Ives mit longtemps à être reconnue. Une oeuvre prémonitoire du polystylisme du compositeur même si elle est tout imprégnée de Dvorak, Tchaikovski, Wagner, Mendelssohn même,... On apprécie la direction très précise, très expressive et très proche des musiciens de Kazuki Yamada à laquelle répondent avec enthousiasme tous les membres de l'orchestre.

Après un long parcours d'ascenseur en ascenseur -une façon de gagner les hauteurs du Rocher et son musée océanographique où se tenait le concert de dimanche- le public était invité à écouter en miroir deux quatuors à cordes de Mozart (K.170 et K.428) et le 1er Quatuor "From the Salvation Army" de Charles Ives par le Quatuor Zemlinsky, précédés par la Sequenza XII pour basson offerte par Pascal Gallois qui en est le dédicataire -et aussi le conseiller instrumental du compositeur qu’il accompagna jusqu’au Japon à l'écoute des instruments traditionnels. Un véritable voyage à l'intérieur de l'instrument dont on découvre ici toutes les potentialités et les richesses.

La configuration du Quatuor Zemlinsky est particulière : violon 1, violon 2, violoncelle, alto donnant une couleur particulière à l'ensemble. Très physique, le quatuor communique sans cesse, les phrases s'enchaînent avec limpidité et assurance, le son est charnu, plein et chaud, l'entrée en canon du Quatuor de Ives est parfaite d'équilibre, les pizzicati du mouvement lent d'une exquise délicatesse. Charles Ives, descendant naturel de Mozart ? Par la forme, l'usage de thèmes, des accents populaires qui émergent ci-et-là... Finalement, Mozart et Ives ne sont séparés que d'une bonne centaine d'années. Il fallait les entendre ensemble pour le réaliser pleinement. Quant au Quatuor Zemlinsky, il fit un triomphe. Venu de Prague, il donna en bis le finale du Quatuor américain de Dvorak et, en ter, une Barcarolle de Suk. La fête sur la scène et dans la salle.

Annonçant la suite du festival qui se prolonge jusqu'au 29 avril, Marc Monnet, toujours avide de découvertes, annonçait encore des oeuvres inachevées de Mozart dont on apprend qu'il en laissa une cinquantaine dans cet état... A suivre...

Bernadette Beyne
Monte-Carlo, Festival Printemps des Arts, du 23 au 25 mars 2018

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