Les Nocturnes de Chopin sur piano historique par Yves Henry
Frédéric Chopin (1810 -1849) : Intégrale des Nocturnes. Yves Henry, piano Pleyel 1837. 2024. Notice en français. Soupir S260.
Les enregistrements sur pianos historiques ont un charme particulier. Ni reconstitution, ni re-création ils relèvent plutôt de l’expérience. Des sonorités parfois aigrelettes, parfois réverbérées, la prégnance du mécanisme, le toucher prudent que suppose l’articulation introduisent dans une temporalité différente. La proximité avec le compositeur s’éloigne et s’étiole tandis que la musique passe à travers un tamis artisanal techniquement complexe. Là se trouvent l’intérêt mais aussi les limites de la proposition.
Au fil des ans, le pianiste français, Yves Henry, entouré de spécialistes, s'est employé à replacer la musique de Chopin dans son contexte régional, historique et humain, en particulier à Nohant et dans les salons intimes qu’affectionnait le compositeur. Ce disque vient compléter l’ abondant florilège discographique que l’interprète a consacré, bien sûr à Chopin, mais également à Schumann.
Il nous présente aujourd’hui les Nocturnes dans une « Intégrale » incluant l’opus posthume WN 62, en do mineur et le Lento con gran espression en do dièse mineur. Comme il le souligne dans sa longue présentation, il se trouve confronté d’entrée de jeu à un défi impossible : comment obtenir du piano Pleyel 1837 qu’il a sous les doigts, le legato et la souplesse belcantistes voulus par le compositeur ? Commençons par oublier les versions de légende gravées par Pollini, Perlemuter, Arau ou Samson François, parmi beaucoup d’autres. Le recours à un instrument ancien rend inopérantes ces comparaisons d’autant plus qu’entre pianos historiques eux-mêmes, la disparité fait loi, en raison de l’âge, des restaurations, remaniements et autres réglages. Il s’agit donc d’apprécier une réalisation dans sa singularité mais aussi dans son rapport avec le répertoire. Est-il renouvelé, éclairé, mis en valeur ? Ou reflète-t-il plutôt le tempérament, la sensibilité et les goûts esthétiques de l’interprète ?
Le premier CD de l’album contient les opus 9, 15, 27 et 32. D’emblée, le détachement du jeu pianistique comme le maniement des plans sonores traduisent une volonté d’interprétation fine et réfléchie. L’ espace de latence entre le toucher et le son produit néanmoins un effet d’inertie. Il donne aux ornements trop perlés une couleur artificielle tout en arasant les aspérités du discours. Par ailleurs, la résonance enrobe le son d’un halo « aquatique » dans le médium et les graves. Avec l’ opus 15 n°2 apparaît un caractère de spontanéité, un ton rêveur plus investi et surtout une indispensable satisfaction musicale. A la belle modulation de l’opus 27 n°1 répond le balancement délicat, gorgé de réminiscences du n°2. L’opus 32, plus terne, conclut cette première partie.
Dans le second CD, après un opus 37 n°1 toujours prudent, le n°2 rejoint la poésie étoilée du « Nocturne » originel qui se pratiquait en plein air. L’opus 48 en ses deux volets poursuit sur la même lancée grâce à un contrôle rythmique expressif. Les ornements, bien « en situation », contribuent au charme de l’instant. Plus légers, chantants et poétiques que « religioso », les opus 55, 72, 62 trouvent un bel épilogue avec l’opus posthume WN 62 en do mineur et un Lento con gran espressione en do dièse mineur où les silences intelligemment dosés participent du chant retrouvé.
Son : 8 – Livret : 8 – Répertoire : 8 – Interprétation : 8
Bénédicte Palaux Simonnet



