Boccherini, symphonies à cordes pour l’infant Don Luis, touillées dans le chaudron à caramel

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Luigi Boccherini (1743-1805) : Six Symphonies à Quatro Op. 35, en ré majeur, mi bémol majeur, la majeur, fa majeur, mi bémol majeur, si bémol majeur. Marc Destrubé. Orchestra of the Eighteenth Century. Mai 2021, mai 2022. Livret en anglais, français, allemand, espagnol. TT 48’46 + 44’12. Glossa GCD 921131

Après ses succès à Rome, Vienne, Milan ou Paris, Boccherini passa les deux tiers de sa vie en Espagne, à compter de 1768. À la cour madrilène, ce violoncelliste virtuose s’attacha au service de l’Infant Don Luis, qui hélas fut bientôt disgracié en raison d’un mariage morganatique. Boccherini suivit le jeune homme dans cette retraite forcée, à soixante lieues de Madrid, reclus dans son palais de la Mosquera de Arenas. Une cage dorée à l’abri du monde –même la correspondance avec Joseph Haydn (les deux compositeurs se tenaient en estime mutuelle) lui parvenait difficilement. C’est là qu’il forgea un style désormais à l’écart des modes, librement singularisé dans un creuset tantôt exubérant tantôt nostalgique. L’Andante de la première Sinfonia exsude ce « bonheur aigre-doux » dont parle l’érudite notice d’Emilio Moreno, altiste de l’Orchestra of the Eighteenth Century, et éditeur des manuscrits des Six Symphonies à Quatro conservés au Conservatoire de Madrid.

Cet opus 35 date de 1782 et s’inscrit pour ce cénacle autour de Don Luis. Le cercle restreint d’instrumentistes se limitait à un effectif de cordes congru, probablement à un par partie (violon 1, violon 2, alto, violoncelle + basse), ou enrichi par quelques hôtes de passage. Cela avant que la partition connaisse une extension avec vents (corni, oboé e fagotto ad libitum), dont les doublures alourdissent l’écriture idiomatique pour les archets, selon Emilio Moreno. C’est pourtant sous cette forme que l’enregistrèrent le London Festival Orchestra de Ross Pople (Hyperion, 1994), la Deutsche Kammerakademie de Johannes Goritzki (CPO, 1990-1991) et déjà Angelo Ephrikian et ses I Filarmonici da Bologna en 1971 (réédition Newton).

 « La musique sans sentiments ni passions est insignifiante » écrivait l’auteur à Marie-Joseph Chénier : ces six symphonies en trois parties, étrangères au schéma formel que développaient concurremment Mozart et Haydn, se qualifient par leur intense expressivité qui prime sur la logique structurelle. La séduction des couleurs, le cortège d’humeurs (essentiellement joviales et déclinées à l’envi dans ce registre), le charme mélodique abondent, dans l’esprit du divertimento.

Dérogeant à l’intime vêture chambriste originale, l’enregistrement se plie à la pratique des chapelles espagnoles de l’époque et enrôle une vingtaine d’archets, en sus d’un clavecin, -légitime même si non prévu par les rédactions d’origine. Sous la conduite de Marc Destrubé, l’orchestre exploite un matériau charnu, pulpeux, duveteux, blondi à l’ocre et or, voué à la célébration hédoniste. Beurrée et sucrée, chauffée à gros bouillon, la pâte colle un peu au chaudron. La précision, la cohésion de l’interprétation n’apparaissent pas toujours impeccablement piquées, les coutures flottent çà et là au détour de l’épais manteau (les sessions de 2022 semblent plus disciplinées qu’en mai de l’année précédente). Les trois intégrales précitées offraient toutes un trait plus aiguisé, des textures plus fines, des allegros mieux élancés, là où l’embonpoint de la présente prestation semblerait victime d’une certaine acédie. Mais l’articulation reste vigoureuse, et le plaisir du jeu est sauf et suffit à celui de l’oreille, comblée par une succulente captation en la Keizersgrachtskerk d’Amsterdam, brossant à plein relief ces pages pétries de gourmandise.

Son : 9 – Livret : 9,5 – Répertoire : 8,5 – Interprétation : 8

Christophe Steyne

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