Bomba Flamenca : Simon-Pierre Bestion embrase les funérailles imaginaires de Charles Quint

Bomba Flamenca. Œuvres de Clément Janequin (c. 1485-1558), Mateo Flecha (1481-1553), Luis de Narváez (c. 1500-c. 1552), Cristóbal de Morales (c. 1500-1553), Nicolas Gombert (c. 1495-c. 1560), Maître Albert de Paris (XIIe siècle), Juan del Encina (1468-1529), Pedro de Escobar (c. 1465-after 1535), Marbriano de Orto (c. 1460-1529), Antonio de Cabezón (1510-1566). La Tempête, direction Simon-Pierre Bestion. 2025. Texte de présentation en français, anglais et allemand. 82'23. Alpha Classics ALPHA 1216.
Festival de Saintes, juillet 2023, La Tempête, l’ensemble de Simon-Pierre Bestion, envahit la cathédrale de Saintes pour un cérémonial d’exception : la reconstitution des funérailles imaginaires de Charles Quint. Un long défilé mené par les saqueboutes, cornets à bouquin et cornemuses traverse, sur un Taqsim d’Afrique du Nord improvisé, dans une quasi obscurité et au milieu des brumes la nef centrale, suivi par le chœur et vient s’installer autour d’une estrade élevée à l’entrée du chœur où sont réunis les cordes et les continuistes. Le public, lui, est assis tout autour, enserré dans le dispositif. L’effet est saisissant. Le cérémonial peut commencer : il va durer plus d’une heure dans un mélange de ferveur et de réflexion, tantôt solennel, tantôt intimiste.
Un savant survol d’une époque de changements
D’emblée, Bestion remet les choses au point. Il ne s’agit pas de la reconstitution authentique des funérailles imaginaires créées à la demande de Charles Quint et auxquelles il assista dans un cercueil de verre : on n’en a d’ailleurs gardé quasiment aucune trace. Célébrant le règne du plus grand souverain de la Renaissance, celui sur les Etats duquel le soleil ne se couchait jamais. Bestion, lui, est résolu à nous « donner un témoignage poétique d’un Espagne charnière entre la fin du Moyen Age avec une Reconquista définitive et la Renaissance, un monde nouveau symbolisé par la découverte des Amériques. Le chef va donc s’évertuer à rassembler un ensemble de musiques qui, chacune à sa façon, vont évoquer un versant de l’existence richissime de l’empereur et de ses territoires.
Ses campagnes militaires sont évoquées par un extrait de « La Guerre » de Clément Janequin et la « Bomba » de Mateo Flecha. On célèbre instrumentalement sa chanson préférée pour ensuite la reprendre à la base du Kyrie de la « Missa mille regretz » de Cristobal de Morales.
Et le jeu des références de se poursuivre avec des citations populaires : les « trompettes du Jugement dernier » viennent du Libre Vermell de Montserrat. Autres références populaires à l’Offertoire : les musiques sépharade « Irme kero madre a Yerushalayin » et mozarabe (« Vidi sub ara Dei »), échos d’un âge d’or de la cohabitation (« Convivencia ») entre les trois religions monothéistes dans l’Espagne du Sud. La chanson est présente avec « Una sanosa porfia », une villancico de Juan del Encina. Une petit regard vers l’incontournable pèlerinage de Compostelle avec le « Congaudeant catholici », un grégorien, mais à trois voix, dans l’esprit de l’école de Notre Dame, de Maître Albert de Paris.
Autre référence incontournable et chère au souverain, la Capilla Flamenca, forte de son influence franco-flamande qui influencera des compositeurs comme Thomas Crequillon ou Marbriano de Orto (tous deux représentés par une « Jérémiade ») et bien sûr Nicolas Jombert avec le « Musae Jovis » écrit en hommage à la mort de Josquin Desprez.
Le Sanctus et l’Agnus Dei sont extraits d’une authentique Missa pro defunctis du compositeur portugais Pedro de Escobar, le premier Requiem composé sur le territoire ibère. Un hommage à Antonio de Cabezon meuble la communion avant que s’exclame en guise d’Absolutio, un sensationnel « El fuego » de Mateo Flecha, un moment effervescent qui porte à la fois le dernier souffle de l’empereur et un appel angoissé à la conversion . Il ne reste plus qu’à redescendre vers un moment d’une intense humilité apaisée, (« le moment est venu de se coucher dans la poussière ») le « Parce mihi Domine » de Cristobal de Morales. Terrible repli sur le néant qui clôture une fantastique saga musicale qui demeure inoubliable pour celui qui y a assisté. Force est de reconnaître qu’au disque, Simon-Pierre Bestion a su garder cette intensité d’expression qui magnifiait les exécutions en concert, à mi-chemin du faste et de la réflexion. Ce disque est un véritable événement œcuménique et une poignante revendication de la tolérance.
Son 10 Livret 10 Répertoire 10 Interprétation 10



