« Bovary », de Harold Noben et Michael De Cock – Une œuvre magistrale au Festival Grec

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« Bovary » est né d'une commande de La Monnaie passée à l’écrivain Michael De Cock et au compositeur Harold Noben. Créé au Théâtre National Wallonie-Bruxelles en avril 2025, dans une mise en scène de Carme Portaceli — également directrice du Teatre Nacional de Catalunya, où s’est tenue la première espagnole —, le spectacle propose une relecture de l’esclandre suscité par la publication du roman de Flaubert en 1856, sous un angle féministe contemporain. L'œuvre égratigne au passage le regard paternaliste du « génie » de la littérature sur son héroïne, Emma Rouault. Michael De Cock, acteur, metteur en scène et directeur du Koninklijke Vlaamse Schouwburg à Bruxelles, est également un éminent spécialiste des langues romanes ; c'est donc tout naturellement en français que « Bovary » a été écrit.

Dès les premières notes, on est frappé par le lyrisme, la richesse des timbres et l’imagination rythmique de la partition de Noben. Sans attache esthétique exclusive, sa musique convoque des réminiscences de la Nuit transfigurée de Schönberg, des accents straussiens, des incursions jazz ou encore des citations textuelles, dûment commentées, de Lucia di Lammermoor. Le tout forme un langage personnel, d’une expressivité rare et d’une tenue dramatique unique aujourd'hui. On peut affirmer sans ambages que « Bovary » est le rôle féminin le plus riche dramatiquement écrit en français depuis La Voix humaine de Poulenc. L’idée originale revient à Peter de Caluwe, ancien directeur de La Monnaie, qui voyait dans le destin de cette femme brisant les chaînes sociales pour rêver de liberté — un idéal qu’elle paiera au prix fort — un sujet d'opéra inédit. Si Noben est devenu un nom familier, notamment grâce à son œuvre imposée lors du récent Concours Reine Elisabeth, ce projet pouvait paraître insensé au moment de la commande. Or, c'est souvent des paris les plus audacieux que naissent les chefs-d'œuvre.

Si la musique est un choc émotionnel, il faut souligner l’immense talent de la soprano belge d’origine albanaise Anna Naqe. C’est une artiste sans limites. Sa voix, raffinée et riche en couleurs, se prête idéalement à ce rôle dramatique : tessiture étendue, graves charnus, aigus brillants, médium généreux. Elle nuance son discours avec une telle finesse que l’on oublie la complexité technique, tant on est subjugué par l’émotion transmise dans les élans de luxure, de colère ou de désespoir d’Emma. En tant qu'actrice, elle est tout aussi saisissante : elle nous fait perdre la notion du temps, habitant avec un naturel déconcertant chaque état d'âme, de la soumission initiale au mari jusqu'aux rêves les plus fous et à la cruelle déception de la maternité.

La mise en scène de Carme Portaceli évite toute fioriture : le travail est direct et percutant. Dans un décor minimaliste, utilisant le procédé classique des toiles peintes et un tapis roulant — métaphore de l’éloignement émotionnel et de la solitude —, elle privilégie une direction d'acteurs limpide. Elle met en relief la « surconsommation » d'hommes et de biens qui précipitera la perte d'Emma, tout en confiant un rôle vivant au double octuor vocal issu des Chœurs de La Monnaie, préparé avec excellence par Jori Klomp.

Le personnage de Charles Bovary est très bien défendu par Oleg Volkov, convaincant dans cette position délicate de témoin passif, enfermé dans des conventions dont il subira pourtant les conséquences. En épilogue, la jeune Blandine Coulon, issue des chœurs d’enfants de La Monnaie et diplômée du Conservatoire de Liège, incarne Berthe. Elle assure le décès de sa mère avec une forme de révolte complexe, traduisant sa mutation en activiste « Femen » lors d'une scène d'un fort impact visuel et auditif.

L'orchestre des étudiants de l'ESMUC a joué avec conviction et une admirable fougue, offrant un écrin idéal à ses solistes, dont un violoncelliste de rêve (dont le nom n'a malheureusement pas été précisé). L’ensemble était magistralement conduit par Debora Waldman. Son geste est d'une clarté absolue, tandis que sa main gauche sculpte avec merveille les intentions musicales.

Le public, qui occupait la quasi-totalité des 840 sièges du théâtre, a accueilli cette création avec un enthousiasme très méditerranéen. La Belgique peut, à juste titre, se sentir fière de ses artistes !

Festival « Grec » de Barcelone – Teatre Nacional de Catalunya, 4 juillet 2026

Crédits photographiques : Pieter Claes

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