Anqi Liu, une écriture insolite

par

Veiled Erosion. Anqi Liu (1990-). Kyle Motl, Schallfeld Ensemble, Palimpsest Ensemble, Steven Schick. 68’22". 2025. Livret : anglais, allemand. Kairos. 0022063KAI.

Veiled Erosion est le premier portrait discographique d’Anqi Liu, compositrice imprégnée de la vie en Mongolie Intérieure (une région autonome au nord de la Chine), où elle naît (à Hohhot), où elle grandit, où elle fouine dans les traditions des chants autochtones et du violon à archet, où elle vit l’expérience d’un savoir qui tient plus de l’échange que de la transmission – depuis, elle habite la Californie (du côté de San Diego) où elle enseigne la production musicale.

Cinq œuvres récentes tracent d’une ligne fragile l’itinéraire, comme erratique, de Liu dans l’exploration délicate de trames sonores à peine esquissées – sa musique, c’est autant d’écoute que d’introspection, autant de sons que de silences entre eux –, se jouent des seuils entre bruit et note, entre surgissement et délitement. While Snow…, l’œuvre la plus récente, entame l’album, faite de minuscules évolutions de timbres, de souffles, de transmutations spectrales, d’effacements lents avec lesquels le Schallfeld Ensemble organise une progression haletante et glaçante, qui culmine dans la dernière partie de la pièce.

Composé deux ans plus tôt, How Light Arrives…, enregistré live par le Palimpsest Ensemble et son chef Steven Schick, d’une écriture plus dense, argue du vivant d’une masse d’organismes en perpétuel mouvement languissant – imaginez un amas de lombrics (des sympas comme ceux qui appâtent la truite ou l’omble chevalier), de toutes les nuances de coloris pâteux, rivalisant avec langueur pour un coin de ciel gris bleu ; la musique émerge puis reflue, revient et disparaît – et me remémore certaines atmosphères propres à Kaija Saariaho. Dans Etude for Echoes, une partition de 2019, ce sont les résonances qui parlent, comme un souvenir hésitant, qui se réécrit à chaque remémoration, comme une itération qui s’automodifie - ce en quoi elle s’approche du fonctionnement de la mémoire humaine.

Light Beams Through Dusts, Through a Mist of Moistures est un solo de contrebasse aussi long que son titre (13 minutes), au cours duquel Kyle Motl tripatouille son instrument dans toutes ses possibilités – attaques bruitistes, résonances abyssales, frottements, harmoniques précaires ; une expérimentation au fond plus poétique que démonstrative. Etude for Friends, de 2021, que Liu conçoit comme une « étude entre amis » (l’amitié comme pratique d’écoute), revient aux infimes mouvements des instruments (aux interactions ici plus prononcées, même si en contradiction douce), aux passages flous dans lesquels le son flotte entre deux états et crée l’ombre d’une tension qui attire l’attention, où l’indétermination semble laisser un choix dans une partition, écrite, technique – et conceptuelle. Avec le raffinement, ce sont les deux mots qui décrivent le mieux la découverte d’une patte, pimpante et singulière.

Son : 8 – Livret : 8 – Répertoire : 8 – Interprétation : 8

Chronique réalisée sur base de l'édition Compact-Disc.

Bernard Vincken

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