Autour du luth de John Dowland, avec Jonas Nordberg et Bor Zuljan
Amidst the Shades. Œuvres de John Dowland (1563-1626), Robert Johnson (c1583-1633), Anthony Holborne (1545-1602), John Danyel (1564-1626), Tobias Hume (c1569-1645), Henry Purcell (1659-1695), Benjamin Britten (1913-1976), Errollyn Walter (*1958), Deborah Prichard (*1977), Cheryl Frances-Hoad (*1980). Ruby Hughes, soprano. Jonas Nordberg, luth, archiluth. Mime Yamahiro Brinkmann, viole de gambe. Livret en anglais, allemand, français. Juin 2023. 78’50’’. SACD BIS 2698
Mr Dowland’s Dream. Œuvres de John Dowland (1563-1626), Robert Johnson (c1583-1633), John Coprario (1570-1626), Peter Warlock (1894-1930), William Walton (1902-1983), Thelonious Monk (1917-1982), Bor Zuljan (*1987) etc. Clara Brunet, voix. Bor Zuljan, orpharion, orpharion électrique. Livret en anglais. Mars 2025. 61’42’’. Ricercar RIC 484
Ces deux nouvelles parutions inscrivent le répertoire de la Renaissance anglaise dans la perspective de sa postérité à l’ère moderne et contemporaine. John Dowland se partage leur fondement. Jonas Nordberg lui avait consacré une pleine moisson en mars 2021, pour le même label. En compagnie de la soprano Ruby Hughes, il visite ici quatre célèbres lute songs, écrits au crépuscule du règne d’Elisabeth Ière. La mélancolie de Come again, Can she excuse, Time stands still et Flow my Tears reçoit ici une interprétation des plus intérieures et subtiles. Deux danses concises complètent ce portrait : Lord Strang’s March et Mrs Winter’s Jump.
La transition vers le siècle de James Ist s’introduit par Robert Johnson, associé au théâtre shakespearien, auteur de la musique de scène pour The Tempest dont nous entendons ici deux fameux airs, Where the bee sucks, et Full fathom five. Ainsi que Care charminge sleepe, sur un texte de John Fletcher (1579-1625). Là encore, Ruby Hughes prête ses philtres les plus ténus à la chanson d’Ariel, parfumée de ravissantes extinctions sur « Ding-dong bell ». La magie des impondérables perdure le temps d’une pavane d’Anthony Holborne (Last will and testament), exquisément ciselée par le luthiste suédois.
Une pudique brise de drame parcourt un triptyque de John Danyel, sur le thème du chagrin funèbre. Dans ce Mrs M.E. her funeral tears for the death of her husband s’immisce la viole de Mime Yamahiro Brinkmann. Le trio de musiciens avait déjà enregistré un superbe parcours Heroines of Love and Loss (Bis, avril-mai 2016). Parfaite transition assurée par la gambiste japonaise, avec un discret Loves Farewell de Tobias Hume, qui sert de pont vers le champ baroque représenté par Henry Purcell. Quatre bijoux, dont le tube O Solitude, encore récemment gravé par Reginald Mobley dans un album éponyme (Alpha, octobre 2024). La voix pleine et fruitée calque sa hagarde déambulation sur un accompagnement sobre, au chevet d’une poignante déploration, qui s’éteint dans une impeccable maîtrise du registre de tête.
Cap vers le XXe siècle avec Benjamin Britten, grand admirateur de Purcell, sur une mélodie duquel il soutira une célèbre série de variations pédagogiques, faisant parader les pupitres de l’orchestre (The Young Person's Guide, opus 34). Jonas Nordberg a ici assuré un délicat arrangement du Corpus Christi Carol, tiré du cycle de la Nativité A Boy was born. Le drame shakespearien reparaît au gré de quelques pages contemporaines, conviant trois compositrices dans le dernier pan de ce SACD.
Même si le livret fait remonter la tradition des « Masters of the King’s Musick » à 1626 (nomination de Nicholas Lanier par Charles Ier), le contrôle de la profession musicale par la monarchie s’avère bien antérieur, et remonte au moins à la Royal Commission d’Henry VI (1421-1471). Il fallut attendre 2014 pour qu’une femme accède à la dignité, en la personne de Judith Weir. Lui succéda Errollyn Walter, désignée en 2024 par Charles III. On en entend The shadow of my sorrow, extrait de Richard II, une pièce spécialement commandée pour ce récital, de même que les Ophelia’s songs de Deborah Prichard, dénudés pour voix seule. Touchant.
C’est encore l’héroïne d’Hamlet qui inspire They bore Him bare-faced, de Cheryl Frances-Hoad. Même si ces créations d’aujourd’hui s’aventurent dans le chromatisme et la dissonance, elles concluent le disque sans en dissiper les secrètes atmosphères entre chien et loup, les charmes à fleur de peau, humectés par un comble de raffinement. Trois interprètes en état de grâce.

Par une étrange coïncidence, le Mr Dowland’s Dream de Bor Zuljan correspond, à la seconde près, au minutage de son Orpheus’ Lute (Ricercar, février-mars 2024) qui revitalisait l’art de l’improvisation. Son tout premier récital solo, consacré en février 2020 à Dowland, prouvait « son envergure, ses marqueurs stylistiques, et place la barre très haut » argumentions-nous à l’appui d’un Joker. Le luthiste slovène revient au compositeur semper dolens à l’occasion du quatre-centième anniversaire de sa disparition, en le replaçant parmi deux de ses contemporains : John Coprario lui aussi éteint en 1626, et Robert Johnson. Le luth s’est ici troqué contre une copie d’un orpharion à neuf chœurs de 1617, conservé à Copenhague.
Come, Ye heavy States of Night, A Dream, Care-Charming Sleep, Go nightly Cares, Mr. Dowland’s Midnight, In Darkness let me dwell, Come heavy Sleep : la sélection des pièces répond à l’univers d’obscurité et d’onirisme qui gouverne ce programme. La voix grave et charnue de Clara Brunet, sa prononciation qui frelate la sensualité, aux antipodes des intimismes soupesés de Ruby Hughes, on l’imagine volontiers dans un folk band des sixties comme Fairport Convention. Mais sans l’ingénuité d’une Judy Dyble, cette prestation qui surinvestit le texte, et semble le contrefaire plutôt qu’en cerner la sensibilité, est-elle celle qu’on attend dans ces chastes vestiges de « Ye Olde England » ?
Une improvisation intitulée Midnight précède un virage vers le XXe siècle. Féru de la Renaissance, auteur d’une Capriol Suite sur des airs de l'Orchésographie de Thoinot Arbeau, Peter Warlock illustra quelques vers de l’ère jacobéenne, dont ce Sleep sur des paroles de John Fletcher. William Walton fut de ceux qui enrichirent le répertoire britannique pour guitare, comme l’attestent ses Bagatelles de 1972 écrites en collaboration avec Julian Bream. Bor Zuljan pousse le curseur vers le rock progressif, avec la chanson Breathe tirée du Dark Side of the Moon (1973). Là on sent Clara Brunet en sympathie avec ce lancinant tube de Pink Floyd, même si la déclamation n’y va pas avec le dos de la cuiller.
C’est dans une brise de jazz que se referme ce voyage nocturne, avec le Round Midnight du pianiste Thelonious Monk. L’occasion d’inviter un instrument innovant, mis au point avec le luthier César Arias : un prototype d’orpharion électrique à dix chœurs, achevé en mars 2025, quelques jours avant les sessions. On l’entend aussi dans Darkness, sur un texte de Lord Byron, improvisé par Bor Zuljan, qui a plus d’une corde à son arc d’éclectisme.
Déployant un concept certes cohérent, l’hétéroclite laboratoire osé en ce CD pourra déconcerter quand il surfe entre le song de l’époque Stuart et des échappées en crossover, réclamant au chant une embardée stylistique qui convainc rarement, et si peu dans Dowland. Sans nous assigner au purisme, avouons que promener le mélomane entre les domiciles esthétiques est une aventure à la mode mais périlleuse. Malgré l’intérêt de la facture associée, malgré l’expertise des doigts : les fans de Bor Zuljan, dont nous sommes considérant ses précédents albums, goûteront-ils cette expérience d’alambic et ses sucs étranges ?
Christophe Steyne
Bis = Son : 9 – Livret : 8,5 – Répertoire : 7-10 – Interprétation : 10
Ricercar = Son : 8 – Livret : 7 – Répertoire & Interprétation : 8



