Carl Orff, paradoxes et complexité

par

Jean-Philippe Thiellay : Carl Orff. Actes Sud/Musiques, ISBN 978-2-330-21606-1. 2026, 231 pages, 20 Euros.

Ce n’est pas donné à tout le monde d’être un compositeur mondialement connu par la grâce d’une seule œuvre, on ne peut plus populaire, immédiatement reconnaissable dès ses premières notes. Les Carmina Burana, composés en 1937 et régulièrement à l’affiche partout, ont mis en lumière le Munichois Carl Orff (1895-1982), avec un effet contraire que l’auteur de cette monographie précise bien dans son introduction : le syndrome de l’œuvre unique occulte largement toute une production musicale, qui compte pourtant de nombreuses partitions pour la scène, nourries de littérature antique, essentiellement tragique, de cultures extra-européennes, de musique italienne de la Renaissance, mais aussi d’allusions au répertoire germanique depuis le Moyen-Âge et de recherches sur les rythmes archaïques. Jean-Philippe Thiellay signe la première étude en français consacrée à Carl Orff, un ouvrage à la fois documenté, dense et objectif, ce qui n’est pas nécessairement facile dans le cas présent. Le biographe, né à Marseille en 1970, qui a signé trois autres ouvrages pour Actes Sud sur Bellini, Meyerbeer et Rossini entre 2013 et 2019, a été directeur général adjoint de l’Opéra national de Paris (2014-2019) et président du Centre national de la musique (2020-2025).  

Avant la date charnière de 1937, Orff étudie à Munich, dirige, notamment aux théâtres de Mannheim et de Darmstadt, et est chef de chœur à la Société Bach de la capitale de la Bavière. Appelé sous les armes pendant la Première Guerre, il est blessé et démobilisé. En 1924, il collabore à la fondation de la Günther-Schüle, avec la gymnaste et chorégraphe Dorothee Günther (1896-1975). Une méthode, qui porte son nom et sera éditée, va être diffusée dans le monde entier pour promouvoir la compréhension rythmique des enfants sur la base de la pratique d’instruments de percussion. Il compose aussi : des lieder, des pièces orchestrales, avec ou sans voix, de la musique de scène, un arrangement de L’Art de la fugue de Bach, des adaptations d’œuvres de Monteverdi, une Lukaspassion en 1932, et travaille avec Bertolt Brecht pour des cantates. Inclassable, on ne peut le situer parmi les conservateurs ni parmi les avant-gardistes.

Orff a 38 ans lorsque Hitler prend le pouvoir. Il participe en 1936 à la musique des Jeux Olympiques de Berlin. L’année suivante, les Carmina Burana sont créés à Francfort. Avec de premières réticences des autorités nazies, qui vont s’atténuer, vu le succès de l’œuvre auprès du public, permettant à la cantate d’être acclamée en Allemagne dans de nombreux lieux pendant la Deuxième Guerre mondiale. Orff va aussi accepter d’écrire une nouvelle musique pour Ein Sommernachtstraum, destinée à remplacer celle du « Juif » Mendelssohn, démarche ambigüe qui lui sera reprochée après le conflit. S’il n’est pas membre du parti nazi, il adopte une attitude équivoque en signant des contrats qui assurent son quotidien. Il compose entre 1939 et 1943 Der Mond, Die Kluge et les Catulli Carmina, qui n’atteignent pas le succès des Carmina Burana.

L’auteur étudie longuement tout cela, en faisant notamment référence aux travaux de l’historien germano-canadien Michael H. Kater, qui ont abouti à l’ouvrage Huit portraits de compositeurs sous le nazisme (Contrechamps, 2011), dont nous conseillons la lecture, en parallèle avec la présente. Les positions de Egk, Hindemith, Weill, Hartmann, Pfitzner, Schoenberg et Richard Strauss y sont analysées. Orff occupe les pages 143 à 179 : un texte indispensable, très développé. Dans l’introduction de son livre, Kater est très sévère pour Orff, considérant qu’il demeure en tant que compositeur comme en tant que personne une imposture (o.c. p. 10). Kater précise : sa musique, contrairement à celle de Egk ou de Pfitzner, a gardé un prestige qui porte, avec elle, scandaleusement, l’esprit même du nazisme (sans parler du succès de sa méthode pédagogique)

Lorsque le temps de la dénazification arrive, Orff, qui a passé les six derniers mois du conflit dans un sanatorium, doit s’expliquer : il prétend avoir toujours détesté le régime hitlérien. Le dossier est confié à l’un de ses anciens élèves dans les années 1930, qui l’admire et lui est favorable. Des éléments à charge sont retenus contre lui, mais il sera finalement qualifié d’« antinazi passif ». Tout au long de ce développement, Thiellay ne prend pas position : il expose les faits et les détaille, sans dédouaner Carl Orff, mais aussi sans l’accabler. Chacun se fera son propre jugement.

Si nous nous attardons sur ce qui entoure les Carmina Burana, c’est parce que la cantate rencontre, sans relâche depuis sa création, un grand succès, même si sa qualité fait l’objet d’avis divergents. Elle enthousiasme le public (qui, souvent, serait peut-être bien incapable de nommer le compositeur) et inspire la culture populaire, jusqu’au pop rock. Thiellay décrit le phénomène, ainsi que la suite de la carrière de Orff. Après la guerre, il enseigne à Munich pendant quelques années, continue à composer surs des thèmes anciens, notamment Antigone (1949), Oedipus der Tyrann (1959), Prometheus (1968), De temporum fine comœdia (1973) et écrit un livre sur son œuvre. Il décède dans sa ville natale, âgé de 86 ans.

Cet ouvrage, écrit d’une plume alerte, est enrichi par des notes, des repères chronologiques, une bibliographie et une sélection discographique (il existe plus d’une centaine de versions des Carmina Burana) et vidéographique. Il se révèle bien utile pour appréhender ce compositeur qui n’a pas fait école, et qui demeurera définitivement, et peut-être à son corps défendant, l’auteur d’une œuvre contestée et contestable, surfaite mais idolâtrée.  

Jean Lacroix

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