Carmen « pour tous » à la première édition des Nuits d’Été lilloises

par http://worldharmonyday.com/

Cet été, l’Orchestre National de Lille a créé les « Nuits d’été », un nouveau rendez-vous dédié aux grands chefs-d’œuvre de l’art lyrique. Les 9, 11 et 12 juillet dernier, l’Auditorium du Nouveau Siècle a vu naître une version inédite de Carmen de Bizet, en concert. 

Alexandre Bloch, directeur artistique de l’ONL depuis trois ans, poursuit saprogrammation novatrice. Après « concerts Flash » (concerts courts à l’heure du déjeuner), « Bord de scène » (rencontre avec des artistes après le concert en bord de scène), répétitions ouvertes, « Just play » (interaction avec le public par le biais numérique) ou encore « Afterworks », sans oublier des ciné-concerts et des traditionnelles tournées dans la région, le jeune chef invente une nouvelle formule ouverte à tous, les « Nuits d’été ». Pour cette première édition, Alexandre Bloch souhaitait montrer une Carmen différente, qui permette d’aller en profondeur dans la musique, la relation entre les chanteurs et avec l’Orchestre. Pour ce faire, il a remplacé toutes les parties parlées de l’opéra-comique par une narration, faisant appel à l’humoriste et homme de média Alex Vizorek. Ce dernier interrompt l’œuvre dès la fin de l’ouverture pour lancer les premiers mots au micro. Un petit choc. Mais on comprend vite qu’il s’agit de « récit » et on s’habitue naturellement à ce système inédit. Il revient souvent au texte de Prospère Mérimée, la nouvelle publiée en 1847, et lit des passages qui correspondent à chaque scène donnée ; il insère également ça et là ses propres commentaires piquants, suscitant sourires ou rires francs dans l’auditoire. L’objectif d’aller vers le public, si cher à l’Orchestre, est pleinement atteint, d’autant que la direction d’Alexandre Bloch (la première dans cet opéra) est très engagée et que l’ONL se montre très réactif.

En guise de décors, les illustrations poétiques de Grégoire Pont, sur la proposition du chef et de François Bou (directeur général de l’ONL), animent les murs du fond de scène mais aussi ceux des côtés de la salle. L’animation est en parfaite adéquation avec la musique, ses rythmes et ses accents. Au moment de la Habanera, un bel oiseau au fond rouge déploie ses ailes et s’envole ; la taverne de Lilas Pastia est « éclairée » de lanternes dessinés, et dès que Carmen entame son enivrante séguedille, tous les murs tournent et s’accélérent avec les lanternes. Au dernier acte, lorsque Carmen et Don José sont à l’extérieur de l’arène (tout en restant sur la scène) et que la musique rappelle l’engouement des spectateurs pour la victoire d'Escamillo, toute la salle du Nouveau Siècle se transforme en amphithéâtre : projection de dessins stylisés des gradins et installation de cuivres et du chœur dans les allées, entrainant le public dans le drame. Le changement de scène intérieur/extérieur se fait en un clin d’œil avec les jeux de lumière, eux aussi en phase parfaite avec la musique. Pour la mise en espace (il ne s’agit pas d’une mise en scène à proprement parler), le Chœur de l’Opéra de Lille et le Chœur maîtrisien du Conservatoire de Wasquehal (bravo pour la belle performance des petits chanteurs !) occupent l’arrière de la scène alors que certaines entrées des chanteurs solistes se font par les portes d’entrée de la salle.

Toutes ces idées sont intelligemment portées. Les narrations compensent largement l’absence de sur-titrage et permettent de bien suivre l’histoire ; la mise en espace ingénieusement menée n’a rien à envier à la « vraie » mise en scène ; le sentiment des auditeurs d’entrer dans le spectacle grâce aux jeux de lumières particulièrement réussis (à la fin de l’opéra, ils battent les mains au rythme du fameux thème d’Escamillo !) crée un moment d’allégresse tant pour les néophytes que pour les connaisseurs. 

Pour cette occasion, l’ONL et son chef ont réuni des jeunes chanteurs francophones dont la plupart sont français. La mezzo-soprano Aude Extrémo prête sa voix riche et colorée au rôle-titre, avec un brin de sensualité. Dans le rôle de Don José, le ténor canadien Antoine Bélanger fait entendre son timbre cuivré mais montre quelquefois des signes de fatigue, à quoi s’ajoute un statisme assez raide. Gabrielle Philiponet remplace au pied levé la chanteuse initialement prévue qui, souffrante, a dû annuler sa Michaëla. Le chant est rayonnant grâce à un timbre unique, mais il souffre toutefois d’un manque de diction claire. Florian Sempey incarne un Escamillo fier et triomphant par une voix solaire pleinement projetée. Dans les rôles secondaires, citons notamment Philippe-Nicolas Martin en Moralès et Jérôme Boutillier en Le Dancaïre qui font preuve, chacun à sa manière, d’une investissement particulièrement réjouissant dans leur personnage.

On attend avec impatience la deuxième édition avec… La Traviata ? La Flûte enchantée ? Le Barbier de Séville ? Le mystère règne encore mais une telle représentation est toujours la bienvenue. 

Crédits photographiques : Ugo Ponte

Victoria Okada

 

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